William
Mon père est mort.
Je me répète cette phrase depuis l’appel de l’associé de mon père, il y a quelques jours. J’ai beau le faire plusieurs fois par jour, j’ai encore du mal à assimiler la nouvelle.
Pourtant, cela fait des années que je n’ai pas de ses nouvelles. Depuis qu’il a rencontré Grace, bien avant la naissance de nos filles. Je suis sorti de sa vie, et lui de la mienne, et c’était très bien comme ça. Je savais que le jour où j’entendrais de nouveau parler de lui, ce serait à cette occasion. Celle de son décès.
J’avais beau le savoir que cela se passerait ainsi, j’avais beau y être préparé, j’ai du mal à y croire maintenant que c’est réel.
Pourtant, cela devrait rien me faire. Je devrais laisser couler cette information comme l’eau coule dans un ruisseau. Il ne m’a absolument pas manqué durant toutes ces années et je suis heureux de savoir qu’il n’a jamais fait partie de la vie de mes filles. Il aurait capable de blâmer une nouvelle fois Grace de ne pas avoir mis au monde un garçon, et je ne l’aurais pas supporté. Mes filles sont merveilleuses et je me fiche de ne pas avoir eu de garçon.
Ne plus porter son nom a également été un soulagement, et savoir que plus rien ne reliera ma famille à lui est un immense bonheur. Je refuse que mes filles vivent avec le poids du nom de mon père et c’est très bien qu’elles aient pu grandir loin de son influence néfaste.
Et malgré cela, je suis ailleurs depuis l’annonce de son décès. L’associé de mon père, dont j’ai oublié le nom, a pourtant été très clair dans ses propos. Il était chargé de s’occuper de la succession et des dernières volontés de mon père. Apparemment, mon père était malade depuis plusieurs années mais a toujours refusé que je sois mis au courant. La consigne était très claire : je devais être mis au courant de son état et de son décès qu’après ses obsèques. Il ne voulait pas prendre le risque que son fils unique, dont il avait terriblement honte, soit présent ce jour-là. Non pas que j’aurais eu envie d’y aller, mais cela me chagrine qu’il ait conservé cette rancure jusqu’à son dernier souffle, et qu’il ait imposé ces conditions à ses collègues. D’après son collègue, il est mort seul, dans sa chambre de son appartement. Seuls ses associés étaient présents à ses obsèques.
Un départ seul et triste pour quelqu’un qui a passé sa vie à mépriser tout le monde.
Sans surprise, il m’avait complètement déshérité. Je ne toucherai absolument rien, il a tout légué à son cabinet. Non pas que je voulais de son argent, mais j’aurais espéré qu’il fasse quelque chose de bien dans sa vie, pour une fois, en léguant ses biens à une association par exemple. Mais comme toujours, il n’y avait que son cabinet qui comptait pour lui, alors sa décision n’est pas tellement surprenant, en fin de compte.
Néanmoins, en tant que son seul enfant, je devais malgré tout signer les papiers pour valider la succession, d’où l’appel obligatoire de l’associé de mon père. Sans ça, je suis certain que j’aurais tout ignoré du décès de mon père. Je n’ai pas fait d’histoire : je me suis pointé, j’ai signé les papiers et je suis parti. Ca a duré 5 minutes top chrono, et j’ai dit adieu à mon père.
Et depuis, je suis totalement ailleurs. Sans que je m’explique pourquoi, j’ai l’esprit déconnecté de la réalité. Je ne réagis plus quand Grace ou les filles m’interpellent. Je n’ai même pas réagi quand Gabriel a appelé pour nous annoncer le décès de sa mère. Je me sens stupide et terriblement honteux. Perturbé par le décès de mon père que je détestais, je ne suis même présent pour mon ami et pour ma femme. Grace a perdu sa tante, et je me trouve dans l’incapacité de la soutenir.
Alors que Sarah était une personne formidable. Alors que Sarah méritait d’être pleurée et honorée. Alors que Sarah mériterait qu’on soit perturbé par son départ.
Pas comme mon père.
Et pourtant, je suis totalement ailleurs alors que Grace gère tout comme une cheffe. Elle est tellement incroyable qu’elle ne me reproche absolument rien. Alors, qu’elle pourrait totalement m’en vouloir de ne pas la soutenir en cette période difficile.
Je me suis longtemps demandé si j’étais triste que mon père soit mort. Est-ce que je suis triste de ne pas avoir pu lui parler une dernière fois ? De tenter de recoller les morceaux après toutes ces années ? De le soutenir dans la maladie, dans les derniers instants de sa vie ?
En toute honnêteté… Pas du tout. Si j’avais été au courant de sa maladie, je ne suis pas certain que je serais allé le voir. Le problème n’est pas dans sa mort.
Je l’ai compris en ouvrant le dressing, un matin, et que mon regard s’est posé sur une boite blanche. Une boite, en apparence banale, mais qui contient une enveloppe que je n’ai jamais ouverte, malgré les années qui se sont passées.
La lettre de ma mère. Que je n’ai jamais voulu ouvrir. Que j’ai mis dans une boite et que j’ai oublié dans un coin.
Je ne sais pas pourquoi, ce soir, j’ai éprouvé le besoin de sortir la boite du dressing. Ce soir, je suis incapable de fermer l’oeil. Je ne pense qu’à cette boite, qu’à cette enveloppe, qu’à cette lettre. Pour ne pas déranger Grace, j’ai pris la boite et je me suis installé dans le salon. Cela doit bien faire une heure que je l’observe, me demandant encore et encore si je dois l’ouvrir. Je ne la quitte pas du regard, comme si elle pouvait exploser à tout moment.
Maintenant que mon père est mort, maintenant qu’il n’y a plus personne pour confirmer ou dénigrer le contenu de la lettre de ma mère, l’envie de savoir ce qu’elle a écrit devient de plus en plus forte. Moi qui pensait avoir oublié cette maudite enveloppe, je me suis trompé.
Elle était toujours là, attendant patiemment le bon moment pour être ouverte. Attendant que je sois prêt de découvrir la version de ma mère sur les raisons de son absence. Comme si, toutes ces années, j’avais peur de découvrir la vérité. Comme si j’avais peur de ce que j’étais capable de faire en découvrant son histoire. Comme si j’avais peur de ce que pourrait dire mon père si je le confrontais à propos de cette lettre.
Mais aujourd’hui, il n’est plus là. Je connais sa version de l’histoire, et plus rien ne m’empêche de découvrir celle de ma mère.
Comme si, maintenant que mon père est parti, il ne me restait plus qu’à ouvrir cette enveloppe pour tourner définitivement la page de l’histoire de mes parents.
J’hésite un instant, puis je finis par ouvrir la boite. Sans réfléchir, je prends l’enveloppe… et je l’ouvre.
Willy,
Si tu lis cette lettre, cela signifie que je suis plus de ce monde et que je n’ai, malheureusement, pas eu le courage de te retrouver.
Je sais que tu dois probablement me haïr. J’ai été une mère épouvantable, je t’ai abandonné sans jamais te donner un signe de vie. Mais l’idée de partir sans pouvoir te raconter mon histoire me parait terriblement… injuste. Car tu as le droit de savoir la vérité, de connaitre mon histoire, notre histoire… De savoir pourquoi je t’ai abandonné sans jamais me retourner.
Entre ton père et moi, il n’a jamais été question d’amour. Notre union était simplement le fruit d’un arrangement entre nos familles. Ni lui ni moi n’avions notre mot à dire. J’ai essayé de m’en accommoder, de faire bonne figure. Je voulais rendre fière ma famille. A l’époque, ton père était un homme séduisant et charismatique. Alors, je me suis convaincue que la situation n’était pas aussi terrible qu’elle en avait l’air. J’ai été préparée à ça toute ma vie. J’ai toujours su que je ne choisirais pas mon futur époux. Alors, je me suis estimée heureuse d’être mariée à un homme charmant et sympathique au premier abord.
La réalité m’a vite rattrapé. Si ton père s’est montré tout à fait charmant avant notre mariage, il a montré un tout autre visage une fois notre union célébrée. Il était constamment désagréable, exigeant et odieux. Il exigeait que je sois présentable à toute heure, que j’entretienne parfaitement la maison pour qu’aucun grain de poussière ne traine, que je dise « oui » à tout sans jamais protester. Que je sois à l’image même du « sois belle et tais-toi ».
Et surtout, il voulait que je lui donne un héritier. Un petit garçon qui serait capable de représenter fièrement le nom « Hanks » et de prendre la suite des affaires familiales. C’était une véritable obsession pour lui.
J’ai mis longtemps avant de réussir à tomber enceinte. Le médecin disait que j’étais trop stressée et que j’y pensais trop. Ton père disait que j’étais une incapable, que si je n’étais pas fichue de lui donner un héritier, je ne servais à rien.
Je crois que je n’ai jamais vu ton père aussi heureux que le jour où je lui ai annoncé que j’étais enceinte. A part peut-être le jour où l’échographie a révélé que j’attendais un garçon. Ton père était extatique ! Dès lors, il a refusé que je fasse le moindre effort, et faisait tout son possible pour prendre soin de moi. Je n’avais plus besoin de tenir la maison, de faire la cuisine, ni même de conduire. Il y avait toujours quelqu’un pour faire les choses à ma place. Bien que le repos fût agréable, cela en est presque devenu étouffant. Je n’étais plus libre de faire quoique ce soit. J’étais juste bonne à créer l’héritier tant attendu, à faire en sorte qu’il se développe dans les meilleures conditions possibles, et à le mettre au monde.
Ta naissance a été merveilleuse, bien que l’accouchement était difficile. Ton père était heureux, il avait son fils, et moi, j’étais ravie d’avoir un bébé en bonne santé. Je n’ai pas eu le choix de ton prénom, mais ça m’était égal. Tout ce qui comptait pour moi, c’était le merveilleux bébé que je tenais dans mes bras.
Mais très vite, ton père a retrouvé ses mauvaises habitudes. Tout ce que je faisais n’était pas assez bien pour lui. Il trouvait que je faisais preuve de trop de complaisance à ton égard, que je cédais à tous tes caprices et que je devais me montrer plus ferme. Il affirmait que tu allais devenir un homme faible si je n’étais pas plus sévère. C’était dur pour moi, car je voulais être une bonne mère et te donner tout l’amour dont tu avais besoin. Mais les exigences toujours plus grandes de ton père rendaient la situation insupportable. Je faisais tous les efforts du monde, mais ce n’était jamais assez bien, jamais assez suffisant. J’avais beau lui dire que tu n’étais qu’un bébé, il n’en avait rien à faire. Il ne supportait pas tes pleurs. J’avais l’impression d’être une moins que rien, d’être une mauvaise mère, incapable de s’occuper de son bébé.
La situation s’est aggravée quand ton père a voulu un deuxième enfant. Un deuxième garçon, évidemment. Il voulait être certain que la descendance serait bien assurée, si jamais il t’arrivait quelque chose. Encore une fois, j’ai eu du mal à tomber enceinte. J’enchainais les tests de grossesse négatifs, et ton père continuait d’affirmer que je n’étais bonne à rien.
Et quand je suis enfin tombée enceinte, j’ai perdu le bébé. J’ai eu le cœur brisé et, évidemment, pour ton père, c’était de ma faute.
En tout, j’ai fait trois fausses couches. En peu de temps. Ton père ne me laissait jamais le temps de récupérer. Que ce soit physiquement que psychologiquement. Les médecins disaient qu’il fallait me laisser du temps. Ton père n’en avait que faire.
Ma santé psychologique s’est dégradée. Je ne supportais plus ma vie avec ton père.
La seule chose qui me faisait du bien, qui m’apportait un peu de réconfort, c’était de te tenir dans mes bras. Te voir sourire. T’entendre rire. Voir le bonheur sur ton visage d’ange.
Mais tous ces bons moments étaient sans cesse ternis par la présence de ton père.
J’étais de plus en plus faible avec le temps, comme une bougie dont la flamme faiblit jusqu’à s’éteindre. Je pleurais tout le temps. Je n’avais plus envie de rien. Je ne mangeais plus.
Je perdais également de plus en plus patience avec toi. Même mon petit garçon, mon petit Willy, ne m’apportait plus le réconfort dont j’avais besoin. Quand j’ai senti que je n’étais plus capable de m’occuper de toi, j’ai su qu’il fallait que je parte. J’ai su que si je restais, je finirais par mourir à petit feu.
Alors, j’ai quitté ton père.
Je n’avais nulle part où aller, car je savais que mes parents ne me pardonneraient jamais d’avoir détruit mon mariage. Mais, il fallait que je m’en aille, ma vie en dépendait. J’ai donc fait mes valises. J’étais en train de faire les tiennes quand ton père est rentré plus tôt du travail.
Il était fou de rage quand il a compris. Il m’a assuré qu’il ne me laisserait pas m’en sortir aussi facilement. J’étais à lui, et il était hors de question que je m’en aille. Cette fois-ci, j’étais animée par le désespoir, je ne pouvais plus me taire. Je lui ai répondu qu’il ne pouvait pas me forcer à rester, que je partirais un jour ou l’autre, que je ne pouvais plus vivre ici, qu’il me faisait vivre un enfer.
Il a alors pris mes clés, et il a quitté la maison en fermant derrière lui. J’étais coincée chez moi, sans possibilité de partir, et j’étais effondrée.
Il est cependant revenu le lendemain, plus calme, mais j’ai su en le voyant qu’il ne préparait rien de bon. Il m’autorisait à partir, il m’accordait le divorce, il me laissait même assez d’argent pour démarrer une nouvelle vie.
Mais à une seule condition : qu’il ait ta garde exclusive, sans aucun droit de visite. Si je souhaitais partir, je devrais tout abandonner, sans jamais regarder en arrière. Il était hors de question pour lui de renoncer à son héritier prodige, ni que je l’influence d’une quelconque manière que ce soit.
C’était ma liberté ou toi.
J’ai eu le cœur brisé.
Mais je savais que j’étais à bout de force. Je n’étais plus capable d’être une bonne mère. Je ne tiendrais pas longtemps si je restais. Je voulais te protéger, je ne voulais pas t’imposer une mère-épave, et encore moins un deuil.
Alors, j’ai choisi ma liberté.
C’était le choix le plus dur de ma vie. Le plus horrible. Comment une mère pouvait-elle abandonner son enfant ? Comment une mère pouvait-elle laisser son fils à un homme exécrable et épouvantable ?
Je n’avais pas le choix. Il aurait fini par gagner un jour ou l’autre. Autant que je fasse tout pour rester en vie. Car peut-être qu’un jour, je trouverais une solution pour revenir auprès de toi. Mais pour pouvoir me battre, encore fallait-il que j’en ai la force.
Avant de partir, je lui ai fait promettre de prendre soin de toi. De faire en sorte que tu sois heureux. Il m’a juré qu’il t’offrirait une excellente éducation. J’ignore ce que ça signifie, mais j’ai évité d’y penser pour ne pas devenir folle. Je refuse d’imaginer un monde où tu as grandi malheureux. Je refuse d’imaginer que mon sacrifice n’ait servi à rien.
Le divorce a été prononcé rapidement, et je n’avais désormais plus aucun droit sur toi. Comme je l’avais anticipé, j’ai été reniée par mes parents. Pour eux, il était scandaleux que j’ai renoncé à un si bon parti. Si mon mariage avait échoué, c’était forcément de ma faute. Ils ont refusé de m’accueillir, de me laisser le temps de me retourner, et je me suis retrouvée seule. Sans famille, sans fils, sans personne. Sans rien.
J’ai fait une profonde dépression. J’errais dans les rues sans but, sans objectif, sans goût de vivre. J’ai dû être hospitalisée. J’étais devenue une loque, une larve, une épave. Je n’étais plus bonne à rien. L’avenir ne représentait plus rien à mes yeux. J’ai songé plus d’une fois d’en finir une bonne fois pour toute. Pour ne plus souffrir. Pour ne plus subir. Pour, peut-être, être enfin libre.
Mais, petit à petit, je me suis accrochée à l’espoir de te revoir un jour. Je me suis accrochée à cette idée, comme à une bouée de sauvetage, imaginant nos retrouvailles. Avec le temps, et un gros travail sur moi-même, j’ai fini par aller mieux.
Quand je suis sortie de l’hôpital, j’ai voulu te voir. Non, j’avais besoin de te voir. Je voulais juste savoir si tu allais bien. Savoir si tu étais heureux, malgré mon absence. Je voulais simplement être rassurée.
Alors, je suis retournée à la maison, espérant t’apercevoir au loin. Malheureusement, ton père et toi aviez déménagé.
Il devait savoir que je reviendrais un jour. Il devait savoir que je ne renoncerais pas à mon fils indéfiniment. Alors, il a fait en sorte que je ne puisse pas vous retrouver. Quand j’ai vu que c’était une autre famille qui vivait chez nous, j’ai su que je ne pourrais jamais réparer mon cœur brisé.
J’ai donc tenté de reprendre ma vie en main. Je n’avais pas d’autre choix que d’accepter la situation, et essayer d’aller de l’avant. Le monde est trop vaste. Je n’avais pas assez d’énergie pour essayer de te retrouver. Ni assez de moyens ou de ressources. Face à ton père, son argent et son influence, je n’avais aucune chance de pouvoir te revoir.
Il fallait que je change d’air, alors je me suis installée au bord de la mer, à Brindleton Bay. L’air marin m’a fait énormément de bien, et j’ai commencé un boulot de serveuse dans le bar local. Retrouver une vie simple et normale, ça m’a permis d’avancer. De me sentir de nouveau femme. De me sentir de nouveau humaine. Une humaine utile, capable de faire quelque chose de ses dix doigts.
Et puis, j’ai rencontré Rafael, au bar. Il était pêcheur et il vendait son poisson sur un stand au marché du port. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi passionné par son travail. Il venait tous les jours, sans forcément commander, et nous pouvions discuter tous les deux pendant des heures.
Quand il m’a proposé de sortir ensemble, j’ai longuement hésité avant d’accepter. Je ne savais pas si j’étais prête, ou si j’avais envie de vivre avec un autre homme. Mais il m’a convaincu de lui laisser sa chance, et je ne l’ai jamais regretté. Rafael était un homme formidable, doux, patient. A l’opposé de tout ce que j’avais connu auparavant.
Je lui ai avoué que j’avais déjà été mariée, mais je n’ai jamais osé lui révéler que j’avais un fils. J’avais trop honte de t’avoir abandonné. J’avais peur qu’il parte s’il savait quelle horrible personne j’étais.
A la réflexion, je pense que j’ai eu tort de lui cacher ton existence. Il aurait compris. Il m’aurait peut-être même aidé à te retrouver. Mais j’avais trop peur, trop honte, pour lui partager cette partie de ma vie. Pour mon bien-être mental, je voulais avancer, je voulais oublier.
Comme si une mère pouvait oublier son fils…
Alors, quand il m’a demandé de l’épouser, j’ai dit oui. C’était un nouveau départ. Une nouvelle vie. Je n’ai jamais été aussi heureuse de toute ma vie. C’était un petit mariage tout simple, mais amplement suffisant. J’étais heureuse, et c’était le plus important. Nous vivions tous les deux dans le bourg de Brindleton Bay, et c’était merveilleux. Je ne pouvais pas rêver mieux, qu’une vie à ses côtés.
Et un jour, pour ma plus grande surprise, je suis tombée enceinte. Je n’en croyais pas mes oreilles quand mon médecin m’a annoncé la nouvelle. Pour moi, c’était impossible. Pas après tout ce que j’avais vécu. Pas après avoir enchainé les fausses couches. Je me pensais trop vieille, trop brisée, pour pouvoir porter de nouveau la vie.
Rafael était heureux, ravi que nous ayons un enfant tous les deux. Moi, j’étais terrifiée. Je repensais à mon fils que j’avais abandonné. Comment pourrais-je être une bonne mère, alors que j’étais capable de laisser tomber mon enfant ? Comment pourrais-je être à la hauteur, avec un tel secret au fond de mon coeur ?
La grossesse a été difficile. Cela réveillait trop de chose en moi. Je pensais sans cesse à mon petit Willy, que j’avais laissé derrière moi, sans pour autant être capable d’en parler à voix haute. Rafael pensait que j’avais peur de devenir mère. Il était adorable, et il faisait tout son possible pour me rassurer. Il prenait soin de moi, pour que je réussisse à vivre ma grossesse dans les meilleures conditions possibles. Il ne se doutait pas une seconde d’à quel point mon cœur était brisé, mais il faisait tout pour le réparer.
Et Sofia est venue au monde. En pleine forme. Tout comme toi, je l’ai aimé aussitôt. Rafael aussi. Je me suis promise de ne pas refaire les mêmes erreurs, et d’être la meilleure mère possible pour elle, à défaut de pouvoir l’être pour toi.
Nous avons donc vécu tous les trois, et nous étions heureux. Sofia grandissait à toute vitesse, et amenait tellement de vie et de joie dans notre maison. Elle était une petite fille adorable, qui faisait notre bonheur à tous les deux. Mes doutes quant à mes capacités à être mère se sont petit à petit allégée, sans jamais vraiment disparaitre. Quand je doutais, il me suffisait de voir le sourire de ma fille pour apaiser mes tourments.
Rafael a également ouvert sa propre poissonnerie. J’ai quitté mon boulot au bar et je m’occupais de l’administratif et de la vente de la poissonnerie. Une vraie petite affaire familiale. Tout n’était pas toujours rose, mais nous étions ensemble pour affronter les obstacles et c’était plus important que le reste.
Quand Rafael est décédé, j’ai cru que j’allais m’effondrer. C’est arrivé du jour au lendemain, à la suite d’un accident de pêche. Je ne savais pas comment j’allais me relever. Sans lui pour égayer mes journées, me rappeler que je n’étais pas une si mauvaise personne, mon existence me semblait trop difficile à supporter.
C’était trop d’épreuves pour une même personne, pour une seule vie.
Mais, il y avait Sofia. Elle venait de perdre son père. Je ne pouvais pas l’abandonner. Je l’avais déjà fait une fois, je ne pouvais pas recommencer. Je refusais de commettre les mêmes erreurs, encore une fois.
Alors, je suis retournée voir le psy. Il m’a donné des médicaments, et je me suis battue pour ma fille. Nous avons déménagé. J’ai vendu la boutique de Rafael, et j’ai trouvé un boulot de secrétaire de mairie.
Nous avons poursuivi notre vie toutes les deux, tranquillement, doucement, et j’ose espérer que Sofia a eu la vie heureuse qu’elle mérite.
A l’heure où j’écris ces lignes, on vient de me diagnostiquer la maladie d’Alzheimer. Une nouvelle peur s’est insinuée en moi : celle de t’oublier définitivement. J’en ai été incapable toute ma vie. Tu as toujours eu une place dans mon cœur, et j’ai peur que tu disparaisses à tout jamais de ma mémoire. J’ai l’impression de t’abandonner une deuxième fois.
J’ignore tout de ce que tu es devenu. J’espère que tu es heureux. J’espère que ton père n’a pas été trop dur avec toi et que tu as eu une enfance heureuse. J’espère que tu n’as pas suivi le même chemin que lui, que tu as hérité d’une part de moi, et que tu as pu voler de tes propres ailes. Loin de lui. Loin de son influence. Pour devenir une bonne personne et illuminer ce monde de ta présence.
Chaque année, pour ton anniversaire, je vais sur la plage et j’observe l’horizon. J’imagine une vie différente, une vie où j’aurais pu t’emmener avec moi. Est-ce que tu aurais aimé vivre ici, à Brindleton Bay ? Aurais-tu aimé vivre avec Rafael pour beau-père ? Aurais-tu aimé avoir une petite sœur ?
Je n’aurais jamais les réponses à ces questions. Mais j’aime t’imaginer en train de courir sur la plage et faire des châteaux de sables. J’aime t’imaginer apprendre à pêcher avec Rafael. J’aime t’imaginer en train d’embêter Sofia et de la rendre chèvre. J’aime vous imaginer souder tous les deux, être inséparables, toujours l’un pour l’autre pour vous serrer les coudes. J’aime nous imaginer une vraie vie de famille heureuse.
Peut-être qu’avant de perdre complètement la tête, j’aurais le courage de te retrouver. As-tu envie que je te retrouve ? As-tu envie de faire ma connaissance ? Ou est-ce que je ne ferai que m’imposer dans ta vie, alors que je n’y ai plus ma place ?
Je n’ai pas encore la réponse. Dans le doute, j’aimerais que tu saches que je suis désolée. J’aurais aimé être là, dans ta vie. J’aurais aimé être ta mère. Le plus grand regret de toute ma vie est de t’avoir abandonné. J’aurais dû faire les choses différemment, j’aurais dû me battre pour toi, mais malheureusement, je ne peux pas revenir en arrière.
Je ne te demande pas ton pardon. Je sais que je ne le mérite pas. Mais j’espère juste que cette lettre, cette trop longue lettre, te permettra de mieux me comprendre. De savoir d’où tu viens et de répondre à tes questions. J’espère, qu’au travers de ces quelques mots, tu auras appris à me connaître. Moi, cette mère imparfaite, qui a fait de son mieux dans une vie qui ne lui a pas fait de cadeaux.
Malgré mes défauts, je n’ai toujours souhaité que ton bonheur. Et j’espère que c’est le cas aujourd’hui.
J’espère que la vie a été plus clémente avec toi, et je souhaite, de tout mon cœur, que tu sois heureux jusqu’à la fin de tes jours.
Je t’aime, mon petit Willy.
Je suis devant la tombe de ma mère, le coeur lourd. Sa lettre, ses mots, tournent en boucles dans ma tête. Chaque lettre est profondément imprimé dans ma mémoire et dans mon coeur.
Pour ne jamais les oublier. Pour ne jamais oublier l’effroyable sacrifice que ma mère a dû faire. Un sacrifice qu’aucune mère ne devrait faire un jour. Un sacrifice injuste, horrible, qui a créé plus de malheur que de joie.
Ô maman, je suis tellement désolé. Je suis désolé de ce que mon géniteur t’a fait subir. Je suis désolé que tu ais dû subir des épreuves que personne ne devrait vivre. Je suis désolé que tu ais dû sacrifier ton fils pour pouvoir t’en sortir. Je suis désolé que ta vie se soit déroulé ainsi.
Je suis désolé de l’avoir cru.
Je suis désolé de ne t’avoir jamais cherché.
-Je suis désolé, Maman… J’aurais dû .. J’aurais… dû… te retrouver… Soufflé-je, d’une voix faible, tout en posant une main sur sa tombe.
Et j’éclate en sanglots. Grace se précipite à mes côtés et me sert dans ses bras. Sofia s’agenouille également sur le sol et se joint au câlin collectif. Je crois qu’elle pleure, elle aussi.
Comme moi, elle a eu le coeur brisé quand elle a découvert l’histoire de notre mère. Comme moi, elle aurait aimé la connaitre avant qu’il ne soit trop tard pour arranger les choses. Comme moi, elle a un goût d’inachevé dans la bouche. Quel gâchis.
Et maintenant que je connais la vérité…
Comment vais-je faire pour me relever ?
J’espère que vous avez apprécié ce chapitre. Sachez que j’ai longtemps hésité entre deux versions de ce chapitre : celle-ci et celle où Will déchirait la lettre sans jamais la lire. J’avais en tête l’histoire de la mère de Will, et je me suis dit, qu’en fin de compte, elle méritait d’être racontée. Cela fait longtemps que la lettre est écrite, j’y ai apporté quelques ajustements de dernières minutes en ayant sous les yeux les images, mais j’espère qu’elle a bien rendu justice à cette pauvre Céline.
Prenez soin de vous <3
Je pense que tu as bien fait de choisir cette version.
Céline est si touchante, son histoire est tellement déchirante… Mais je pense que Will aurait regretté s’il avait déchiré cette lettre. Bien sûr, il n’aurait jamais su… Mais il était nécessaire qu’il la lise, un jour ou l’autre, pour avancer. Dans le chapitre précédent, je me suis d’ailleurs demandé si on aurait le fin mot avec cette lettre.
L’histoire de Will me touche particulièrement, tu as (et Céline !) réussi à me tirer une larme !
Les screens étaient beaux aussi, on voit le poids des années sur le visage de Céline, on voit sa souffrance, malgré le bonheur qu’elle a connu avec Rafael et Sofia, elle n’a jamais oublié son petit garçon.
Bravo pour ce chapitre magnifique <3
Je pense aussi, j’ai beaucoup hésité, mais au final, je ne regrette pas 🙂
Dans l’autre version, Will n’aurait pas ressenti le besoin de lire la lettre de sa mère. Au fond, il savait la vérité, il n’avait pas besoin de le voir noir sur blanc. Ou alors, il aurait su que ça lui ferait plus de mal que de bien de la lire. Mais je pense que c’était la suite logique qu’il finisse par la lire 🙂
Ah je suis contente de voir que cette lettre n’a pas été oubliée ! 🙂
Oh, je te rassure, j’ai pleuré comme une madeleine en écrivant ce chapitre. L’histoire de Céline, ses regrets, et le désarroi de Will m’ont achevé ! (Quelle idée d’inventer des histoires pareilles quand on est sensible!)
Oh merci pour les screens. Ca me tenait à coeur qu’on voit le temps passer, et les changements physiques de Céline induit notamment par les épreuves qu’elle a vécu. Et oui, elle n’a jamais oublié Will <3
Merci <3
Oh mais j’avais oublié de commenter ce chapitre ! Pourtant je l’avais lu tout de suite…
J’espérais voir un jour le retour de cette lettre oubliée dans un placard. Je suis contente que tu n’aies pas choisi la version où Will la déchire.
Ce chapitre était extrêmement touchant, que ce soit du côté de Will ou de sa mère, tout en nuances de gris. La perte d’un parent remet toujours beaucoup de choses en cause, peu importe la relation qu’on entretenait avec ou combien ce parent a pu être toxique en l’occurence. Ça renvoie à son passé, à son futur. Je comprends la culpabilité de Will qui pense qu’il devrait s’en ficher, et être présent pour Grace, et pourtant ça n’est vraiment pas comme ça que ça marche dans la vraie vie. Il aurait pu décider d’enfouir ses sentiments dans un placard et de faire l’autruche, mais je suis tellement contente qu’il ait au contraire choisi de sortir la lettre du placard à la place, et de se confronter à ses fantômes. Cet homme est admirable…
Et la lettre de sa mère… Quelle tragédie ! Tu as formidablement su retranscrire cette détresse qu’elle ressent. Ce sentiment atroce de devoir abandonner un enfant qu’elle aime plus que tout, parce qu’elle a conscience que rester n’est pas une situation plus enviable pour lui, et surtout qu’elle finira par y laisser sa peau. La dépression, le fond du trou, tout ça, l’impression qu’elle n’arrivera jamais à en sortir. Et elle est partie en espérant que Will aurait une enfance heureuse. Bien sûr on sait que ça n’a pas été le cas, cependant il a réalisé le rêve de sa mère, il est devenu cette personne lumineuse, il n’a pas suivi le chemin que son père avait tracé pour lui…
Je suis tellement émue… Bravo pour ce chapitre magnifique !
Je suis contente aussi d’avoir choisi cette version, elle méritait de voir le jour et d’être connue de tous 🙂 Ce n’est pas simple pour Will d’affronter les vieux démons de son passé, mais il a été courageux de le faire.
Oui, la vie de la mère de Will est une véritable tragédie. Elle s’est sacrifiée pour son fils, et on ne peut qu’être émue par son histoire. Heureusement oui, Will n’a pas suivi le même chemin que son père et quelque part, même si son enfance n’a pas été toute rose, c’est déjà une victoire et un bel hommage pour sa maman.
Merci beaucoup 🙂