Depuis que Will a lu la lettre de sa mère, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Découvrir la vérité de l’histoire de sa mère, sur son histoire, cela l’a dévasté. Il se doutait que son père lui avait menti sur la raison de son absence dans sa vie, mais il n’avait pas imaginé l’enfer qu’elle avait vécu. Des multitudes de scénario se sont façonné dans son esprit, mais rien ne pourra jamais changer le passé. Il culpabilise beaucoup, d’avoir écouté son père, de ne jamais avoir cherché à découvrir ce qui s’était passé, de ne jamais avoir cherché sa mère. Tellement de choses auraient été différentes si les événements s’étaient déroulés autrement… Accepter la vérité et faire le deuil d’une vie qui aurait pu être différente, c’est beaucoup trop de choses à gérer pour une seule personne. Will avait déjà ses démons, et cela ne fait que s’ajouter à ce qu’il portait déjà au fond de son coeur. 

Alors, il est tout naturellement retourné voir sa psychologue, mais il lui faudra du temps pour aller mieux. Pour avancer. Pour accepter. 

Et ce n’est pas tous les jours faciles. Pour lui. Pour les enfants. Pour notre famille. 

Alors, pendant Will fait son possible pour aller mieux, j’essaie d’assurer pour deux. Je fais tout ce que je peux pour être une bonne épouse pour lui, et pour gérer nos enfants. Je prends un maximum pour lui laisser tout l’espace dont il a besoin pour réparer son coeur meurtri. Il n’a pas besoin de se prendre la tête sur les embrouilles entre Prue et Piper. Il n’a pas besoin de veiller à ce que Phoebe mange bien ses légumes et ne mette pas la moitié de son assiette par terre. Il n’a pas besoin d’être à son maximum pour les enfants. 

Il a besoin d’un peu d’espace. Alors je prends tout sur mes épaules pour veiller à lui en laisser. Ce n’est pas tous les jours faciles, mais ma famille est ma priorité. 

Je ferai absolument tout pour elle. 

-Il est où Papa ? M’interroge Phoebe, cherchant son père du regard. 

Will est en arrêt de travail. Elle s’est habituée à le voir tous les jours à la maison. 

-Il fait une sieste ma puce. Alors, il ne faut pas qu’on fasse trop de bruits, d’accord ? Papa a besoin de repos. Lui soufflé-je, et elle hoche doucement la tête, son regard devenant plus triste. Mon coeur se serre, mais je ne peux rien faire contre l’évidence. 

Nous faisons attention avec Will à ne pas trop exposer les enfants. Il ne va pas bien, mais il ne veut pas que son état ait un impact sur nos filles. Alors, il essaie de faire bonne figure quand elles sont là. 

Quant à moi, j’essaie de donner le change et de détourner leur attention. 

Mais, malgré tous nos efforts, nos filles sont loin d’être aveugles et stupides. Elles ont remarqué le changement d’attitude de leur père. Elles ont remarqué que quelque chose n’allait pas. Elles n’osent pas trop poser de questions, mais leur regard a changé. Prue veille à ne pas trop se chamailler avec sa soeur, et Piper se ait également plus discrète. Phoebe, quant à elle, de son jeune âge, a tendance à être plus câline avec son père. 

-Bien dormi ? Demandé-je à Will, qui vient d’entrer dans le salon. Vu sa mine défaite, j’ai ma petite idée sur la question, mais je tiens à ce qu’il sente que je fais toujours attention à lui. 

Pour toute réponse, il se contente de bougonner dans un haussement d’épaules, avant de m’annoncer qu’il va préparer le repas du soir. 

Mon coeur se serre en le voyant ainsi. Lui qui a toujours aimé cuisiner, il ne le fait que par automatisme à présent. Et encore, c’est seulement parce que je suis une véritable catastrophe en cuisine. J’ai bien essayé de prendre le relais, mais même en étant guidé par mon frère grâce à un appel en visio, le résultat n’était pas terrible. Piper a même dit que Phoebe serait capable de faire mieux avec ses pâtées de sable. 

Parfois, Grégory nous dépose des plats que nous avons juste à réchauffer. Mais le reste du temps, Will se met aux fourneaux. Cela lui permet de rester actif, et ne pas se lever juste pour faire acte de présence dans nos vies. Je n’ai pas envie qu’il se force, mais il m’assure que cela lui fait du bien. Il culpabilise de son état, il a la sensation d’être un poids que je dois porter. En continuant à cuisiner, il se sent utile dans la maison. 

Alors, dans ses bons jours, il prépare des plats. Dans ses mauvais jours, on se sert dans le congélo. Nous faisons ce que nous pouvons, selon son humeur du jour et l’énergie qu’il a. Il fait des efforts, surtout pour les enfants, mais nous savons qu’il lui faudra du temps pour aller mieux. 

Après qu’il ait fini de préparer le repas de ce soir, Will quitte le salon pour retourner s’allonger dans la chambre. Je soupire en le voyant faire, attristée par son état. Je me demande quand je vais le retrouver. Je n’aime pas le voir ainsi, et je me sens démunie. Par moment, j’aimerais avoir des pouvoirs magiques et faire disparaitre sa peine. J’espère qu’il parviendra à se sentir plus léger, un jour. 

Soudain, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je me lève et je m’en empare. Lorsque je reconnais le numéro de l’école où sont scolarisées mes filles, je fronce les sourcils. 

Un appel de l’école en pleine journée, ce n’est jamais bon signe.  

-Oui allô ? Décroché-je avec appréhension. 

J’écoute avec attention mon interlocutrice, la directrice en personne, et suis soulagée de constater que personne n’est malade. 

Par contre, je manque de faire un bond de dix mètres lorsqu’elle m’expose le motif de son appel. 

-Elle a fait quoi ?? M’exclamé-je, surprise et agacée. Phoebe m’observe avec curiosité, mais je l’ignore. J’en connais une qui va m’entendre quand elle va rentrer ! 

Je laisse échapper un soupir exaspéré après avoir raccroché avec la directrice. J’essaie de rester calme pour ne pas alerter Phoebe ni Will, mais j’ai l’impression de tourner dans la maison comme un lion en cage en attendant que mes filles rentrent de l’école. Je me repasse en boucles les mots de la directrice, et j’ai du mal à y croire. Nous n’avons assez de soucis en ce moment, il faut qu’elles en rajoutent une couche ! 

Alors, je surveille l’heure avec attention. J’ai respecté le repos de Will et ne l’ait pas prévenu de l’appel de l’école. Je n’ai pas l’intention de lui cacher, mais je préfère le laisser tranquille et gérer cette situation moi-même. 

A 15h30, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer calmement. Pas de mots, pas de bruits, mes filles sont beaucoup trop discrètes par rapport à leurs habitudes. Si elles espèrent monter dans leur chambre sans se faire remarquer, c’est mal me connaitre ! 

-Piper ! Prue ! Venez par ici ! Les appelé-je aussitôt que je vois leur petite frimousse passer de l’autre côté de l’arche.

Un silence pesant s’installer aussitôt dans la maison. Les filles finissent par entrer dans le salon. Piper a l’air tranquille de celle qui n’a rien à se reprocher, quand Prue, au contraire, n’en mène pas large. Et mon air sévère n’a pas pour but de la rassurer. 

Je veux bien être gentille et compréhensive vis-à-vis de mes enfants, il y a des choses que je ne peux tolérer. Surtout pas en ce moment. 

-Avant que vous essayez de me sortir un bobard, sachez que j’ai eu la directrice au téléphone. Leur annoncé-je de but en blanc. Prue regarde ses pieds, mal à l’aise, alors que Piper n’a pas l’air plus perturbé que cela. Je leur demande aussitôt de s’asseoir à table, pour connaitre leur version des événements. 

Piper lève les yeux au ciel et obtempère, quand Prue obéit sans ciller. Je m’assois face à mon aînée, la principale mise en cause dans cette histoire. Elle n’a jamais eu un tel comportement et, même si je suis en colère, je veux comprendre ce qui l’a poussé à faire ça. 

Est-ce qu’elle aurait des soucis dont je n’aurais pas connaissance ? Est-ce que je pourrai l’aider d’une quelconque manière afin que cela ne se reproduise plus ? 

-Prue, j’aimerais que tu m’expliques, pourquoi tu t’es battue ? Lui demandé-je alors, obtant pour une approche douce pour qu’elle se confie à moi. Je veux savoir pourquoi ma fille se met à se battre contre un autre enfant, plus jeune en plus, puisqu’il est dans la classe de sa soeur. Tu n’as jamais été violente, et tu sais que la violence ne résout rien. 

-Il avait mérité que je le frappe, c’est tout. Bougonne Prue, se mordant la lèvre inférieur pour ne pas trop en dire, mais sans chercher à nier les faits. C’est un abruti. 

-Ca, c’est clair. Réplique Piper dans un haussement d’épaules. 

-Piper, je ne t’ai pas demandé d’intervenir encore. La repris-je sans attendre, avec un air sévère. 

-Puisque tu veux nous parler de la bagarre, et que je n’ai rien fait moi, je peux y aller ? M’interroge ma cadette, ce qui fait arrondir les yeux de sa soeur comme des soucoupes. 

-Tu exasgères, espèce d’ingrate ! S’emporte aussitôt Prue. C’est pour toi que je l’ai cogné, je te signale ! 

-Pour moi ? Mais je ne t’ai rien demandé ! Rétorque Piper, surprise par la réaction virulente de sa soeur. 

-Certes, mais il n’arrête pas de se moquer de toi ! Balance sans attendre Prue, oubliant ma présence. Quant à moi, j’écoute, mais je dois avouer que je suis un peu dépassée par la dispute de mes filles. Il passe son temps à dire que tu es bizarre, que tu es méchante et que quelqu’un devrait t’apprendre à la fermer ! 

-Et alors ? Il est débile, son opinion n’a pas d’importance. 

-Elle en a quand d’autres commencent à la partager ! Et moi, ça me soûle, car j’aime pas qu’on s’en prenne à toi, même si tu es relou quand tu t’y mets ! Donc je lui ai dit d’arrêter avant que ça n’empire, et comme il a continué à t’insulter, je l’ai frappé. Mais ça ne serait pas arrivé si tu apprennais à te défendre un peu ! 

-Prue, tu as voulu protéger ta soeur ? Compris-je alors, touchée par l’attitude protectrice de mon aînée, et inquiète de ce que peut bien subir ma cadette à l’école. 

-Bah oui ! Il faut bien, parce qu’elle ne remarque rien ! Les personnes de sa classe se moquent d’elle, mais comme elle ne remarque rien, elle ne dit rien ! Il faut bien que je m’en occupe pour ça s’arrête ! On touche pas à ma soeur ! Même si elle est pénible ! 

-Qu’est-ce qu’il se passe ici ? Interroge Will, qui vient d’arriver dans le salon, sans doute alerter par les cris de Prue. Je me sens soudainement mal à l’aise, ne voulant pas que Will s’en mêle. Il a bien d’autres choses à penser qu’à s’occuper des problèmes de nos filles. 

-Je gère, Will. Lui signalé-je, alors qu’il fronce les sourcils, avant de lancer un regard sévère sur nos filles.  

-Si je dis rien, c’est que je m’en fiche de ce qu’ils peuvent bien dire. Ils ont tort, mais c’est leur problème s’ils sont bêtes. Pas le mien. Et ça devrait pas être le tien. Finit par soupirer Piper, après un silence. 

-Ca l’est quand ils se mettent à plusieurs contre toi. Je préfère cogner la première avant qu’ils aient l’idée de le faire contre toi. Bougonne Prue, alors les yeux de Will s’arrondissent de stupeur. 

-Tu t’es battue Prue ?? 

-Pour protéger sa soeur. Lui précisé-je alors que les visages de nos filles sont fermés. Will soupire, se masse les tempes, avant de lâcher : 

-Les filles, si vous avez des problèmes à l’école, il faut nous en parler. Je… Je sais que ce n’est pas facile à la maison en ce moment, mais vous restez notre priorité. Vous pouvez nous parler, à n’importe quel moment. Mais nous n’acceptons pas la violence, c’est clair ? 

Les filles opinent, sans un mot de plus. Will lâche un soupir, avant de filer dans la cuisine, pour sortir le gâteau qu’il a préparé ce matin pour l’anniversaire de Phoebe. Avec tout ça, j’ai presque oublié que c’était aujourd’hui. 

-C’est l’anniversaire de votre soeur, donc nous n’allons nous attarder sur ça aujourd’hui. Néanmoins, demain, je vous emmènerai à l’école et je demanderai à m’entretenir avec ta prof, Piper. Si les enfants de ta classe t’embête, il est hors de question que cela continue. 

-Si tu veux. Se contente-t-elle de répondre dans un haussement d’épaules.

-Quant à toi Prue, c’est super que tu veuilles protéger ta soeur. Mais pas par la violence. Pour ça, tu es privée de jeux vidéo pour une semaine. C’est clair ? Conclus-je, alors qu’elle se contente de hocher la tête en silence. 

Quelques minutes plus tard, Will revient dans le salon pour installer le gâteau au chocolat sur la table, avec les bougies allumés. Phoebe s’accroche à ses jambes, et son regard ne cache en rien ce dont elle a envie. Elle veut que son père la prenne dans ses bras et l’aide à souffler ses bougies. Will ne peut s’empêcher de sourire, et s’empresse de répondre à sa demande.

En cet instant, mon coeur se fait plus léger. Quand Will tient notre petite dernière dans les bras, j’ai l’impression de le retrouver. Son visage s’illume, et c’est comme si ses soucis s’étaient envolés. Phoebe s’agrippe au cou de son père, et je sais que cela lui fait beaucoup de bien en observant son visage apaisé. Malgré son humeur morose, être avec ses enfants lui fait toujours du bien. C’est d’ailleurs sans doute pour ça que Phoebe est davantage câline avec son père : car elle a compris que c’est comme ça qu’elle peut lui redonner le sourire. 

-Aller, il est temps de souffler tes bougies ma puce. Lui souffle doucement Will, avant qu’elle accepte de s’exécuter pendant que nous lui souhaitons tous un joyeux anniversaire. 

Et ma petite dernière devient alors une enfant. A son tour. Cela me fait tout drôle de la voir si grande, plus indépendante. Ce n’est officiellement plus un bébé. Comme ses soeurs. J’ai l’impression qu’elle est née hier, alors que maintenant, elle va pouvoir suivre ses soeurs à l’école… En espérant qu’elle se fasse moins remarquer ! 

Après avoir goûté son gâteau d’anniversaire, Phoebe s’empresse de faire un câlin à son père. Will la serre contre lui sans se faire prier, ravi de constater que Phoebe reste toujours aussi affectueuse en grandissant. 

-Merci papa pour le gâteau ! Il est trop bon ! S’exclame-t-elle avec un grand sourire. 

-C’est normal, c’est ton anniversaire. Lui répond-t-il simplement, ses yeux brillant en observant le visage rayonnant de notre petite dernière. 

Will ne se sent pas à la hauteur en ce moment, mais il n’y a rien de mieux pour le rassurer et lui réchauffer le coeur que le sourire de notre fille. 

Phoebe s’empresse d’ailleurs lui prendre la main pour l’attirer à l’étage avec enthousiasme. 

-Papa, tu joues aux poupées avec moi ? Demande-t-elle, alors qu’il est clair qu’elle ne lui laisse pas tellement le choix. Will laisse échapper un rire, amusé par notre fille, mais se laisse néanmoins faire. Phoebe a décidé de lui changer les idées, il n’a plus qu’à se laisser faire.

Et voici la bouille de Phoebe enfant ! 🙂