Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 25

Les jours et les semaines suivants, nous avons vite enfoui le dîner avec le père de Will au fin fond de notre mémoire. J’avais peur que Will subisse un contre coup et finisse par être secoué par cette soirée et la décision de sortir son père de sa vie, mais cela ne s’est jamais produit. Au contraire, Will vit bien le fait de ne plus vivre avec le risque d’avoir un message ou un appel de son père. Je l’ai interrogé à ce sujet, il m’a assuré qu’il allait bien. Je ne peux alors que m’en réjouir.
Un soir, nous avons invité Alice et Grégory à dîner à l’appartement. Probablement la dernière sortie aussi loin d’Oasis Springs avant l’accouchement, même si la distance n’est pas pharamineuse. Le ventre d’Alice est énorme, et c’est à se demander comment ils ont pu accepter de venir jusqu’ici.
Enfin, la question ne se pose pas bien longtemps, vu que l’idée vient de nous, avec Alice. Une idée diabolique, histoire de donner un coup de pouce au destin et d’accélérer un processus inévitable.

-Tu es sûre que c’est une bonne idée de les laisser tous les deux en cuisine ? Me demande Alice alors que Grégory s’apprête à donner un coup de main à Will pour la préparation du repas.
-C’est toujours moins pire que si c’était moi qui devait cuisiner. Plaisanté-je en toute réponse.

Alice laisse échapper un rire suite à ma blague, et nous observons les garçons s’affairer en cuisine pendant que nous restons sagement à papoter sur le canapé. Visiblement, Grégory et Will semblent bien se marrer, et cela nous fait plaisir de les voir agir normalement entre eux.
Ce qui était un peu l’objectif de la manœuvre.
Grégory ayant toujours un peu mal à accepter que je sois en couple avec Will, avec Alice, nous avons eu l’idée de favoriser les rencontres entre Will et mon frère, notamment en passant du temps tous les quatre. Entre couples. Mon frère, moi et nos compagnon/es respectif/ves. Avec le temps, nous espérions qu’il finisse par s’acclimater à la situation et qu’il ne soit plus sur la réserve à chaque fois qu’il nous voit ensemble avec Will… Certes, il ne fera pas de crise en nous voyant, mais j’aimerai qu’il se fasse complètement à l’idée que je suis avec quelqu’un, mais également que ce quelqu’un soit son meilleur ami.
Evidemment, Grégory n’est pas au courant de l’idée que nous avons derrière la tête en organisant diverses soirées tous les quatre… Contrairement à Will, qui n’était pas contre l’idée, bien au contraire.
-Je suis étonnée que Grégory ne tente pas de prendre les commandes. M’avoue Alice pendant notre observation. Il a l’habitude de toujours cuisiner, il pourrait être tenté de vouloir faire à la place de Will pour aller plus vite.
-En mode, déformation professionnelle ? Compris-je alors. C’est pas son genre, il sait qu’il n’est pas chez lui.
-Au moins, ça montre qu’il a intégré que Will, par contre, habite ici.
-Brave petit. Nous arriverons à faire quelque chose de lui un jour !

-Heureusement ! J’ai bien autre chose à penser que de devoir le canaliser quand il râle parce qu’il trouve Will trop tactile avec toi, ou pas assez proche ! Soupire Alice alors que mon attention se porte de nouveau sur elle. Au moins, maintenant, il ne fait plus la soupe à la grimace à chaque fois qu’il vous voit tous les deux. Je l’ai même entendu dire que vous allez bien ensemble !
-Il fait de sacrés progrès ! Ne puis-je m’empêcher de relever, ravie de constater que Grégory cesse de faire sa tête de mule. Et toi, ça va ?
-Ca va, mais je t’avouerai que j’en ai marre de la grossesse. Me confesse Alice dans un soupir fatigué. Je dors mal la nuit, j’ai l’impression de peser une tonne, j’ai toujours envie d’aller aux toilettes et j’en ai marre d’être fatiguée rien qu’à l’idée de monter des escaliers. Vivement que ce petit sorte !
-Je compatis. Courage, tu es dans la dernière ligne droite, non ?
-Oui, certes, mais j’ai l’impression que c’est la partie la plus longue. J’en ai tellement marre de ne pas être bien et je suis tellement impatiente de faire la connaissance de mon bébé que j’ai l’impression que l’accouchement est dans une éternité !
-T’inquiète pas, ça va venir vite. Tenté-je de la rassurer, même si je ne suis pas encore en mesure de comprendre ce qu’elle est en train de vivre. Pour le moment, je peux juste me contenter d’être une gentille belle-sœur qui l’écoute et qui lui fait un gros câlin pour la réconforter ! Et rassure-moi : mon idiot de frère est aux petits soins pour toi ?
-Oh oui, il est adorable, ne t’inquiète pas pour ça. M’assure-t-elle avec un sourire. Honnêtement, je ne sais pas ce que je ferai sans lui. Et Joy aussi est là pour nous, elle est toujours de bons conseils. Au moins, je suis bien entourée !

Nous continuons de discuter ensemble avec Alice, changeant rapidement de sujet pour lui permettre de penser à autre chose qu’à ses maux de grossesse. Nous sommes très vite rejointes par Grégory et Will qui ont terminé la préparation du gratin d’aubergines. Plus qu’à attendre que ça cuisine et hop, à table !
Evidemment, quand les garçons viennent nous rejoindre, je ne manque pas l’occasion d’embêter mon frère en lui demandant s’il a réussi à rester calme devant son beau-frère en train de cuisiner.
Miracle de l’année : Grégory n’a pas relevé le terme de « beau-frère ». Il a juste répliqué que ce n’est pas parce qu’il est cuisinier qu’il n’est pas capable de laisser quelqu’un d’autre aux fourneaux !
Quelques minutes plus tard, une fois le repas prêt, nous nous installons tous à table pour profiter du gratin préparé par Will. Repas délicieux, il obtient même les compliments du chef !
-Au fait, ce n’est pas trop dur de garder la surprise pour le sexe du bébé ? Demandé-je au cours du repas, alors que la conversation a de nouveau dérivé sur le futur nouveau membre de la famille. Vous avez pas des hypothèses ?
-Non ça va. Personnellement, je me fiche de savoir si c’est un garçon ou une fille. Lors des écho, c’est plus son état de santé qui m’intéressait. Me répond alors Alice en se caressant machinalement le ventre. Tant qu’il est en bonne santé, tout me va.
-J’avoue que je suis curieux de savoir, mais l’accouchement est pour bientôt, donc nous aurons vite la réponse ! Ajoute ensuite Grégory.
-Vous avez bien raison. Mais faut tout de même espérer qu’il soit plus dégourdi que son père. Ne tarde pas à plaisanter Will, récoltant un regard blasé de mon frère.
-Et qu’il ait l’intelligence de sa mère. Renchéris-je, ne manquant pas de faire rire la future maman, tandis que Grégory me lance le même regard qu’à Will. 
-Vous vous êtes bien trouvés tous les deux ! Se contente-t-il de soupirer en guise de réponse.

-Et vous savez comment vous allez l’appeler ou c’est encore le flou artistique ? Demande ensuite Will alors que je les observe avec curiosité.
Avec Will, nous avons deux hypothèses. Cela fait des mois que la question leur ait posé et qu’ils répondent toujours la même chose : qu’ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord pour le moment. Will pense qu’ils disent la vérité alors que j’affirme que c’est juste une excuse pour ne pas donner les prénoms qu’ils ont l’intention de donner à leur enfant.
Suite à sa question, je vois mon frère et Alice se lancer un regard. J’affiche un mince sourire. Ils savent très bien comment leur enfant va s’appeler. Ils essaient juste de déterminer s’ils vont nous le dire ou non. Comme quoi, j’avais raison !
-Lucy si c’est une fille, et Luke si c’est un garçon. Nous avoue alors Alice avec un sourire.
Will me lance alors un regard amusé. Le pauvre est persuadé avoir eu raison. Il n’a visiblement pas remarqué le regard qu’ils se sont lancés !
-Lucy, comme l’une des mamans d’Alice. Luke… pour masculiniser le prénom « Lucy ». Précise ensuite Grégory en posant tendrement sa main sur le ventre arrondie d’Alice. Alice avait suggéré « Cédric » pour si c’est un garçon, mais j’ai refusé. Ca me ferait trop bizarre d’appeler mon fils comme Papa, même si ce serait un bel hommage.
-Au lieu de ça, ce sera son deuxième prénom. Et Joy, ce sera le deuxième prénom du bébé si c’est une fille. Ajoute ensuite Alice.
-Ce sont de jolis prénoms. Les complimenté-je alors que l’évocation du prénom de mes parents m’émeut plus que je l’aurais cru. Surtout le prénom de Papa, qui aurait été tellement fier de devenir grand-père. Lucy Joy Opaline… Luke Cédric Opaline… Dans les deux cas, ça sonne bien !
-Merci, c’est gentil. Me répond alors mon frère, qui semble également ému de parler du futur nom de son enfant.

Nous finissons de dîner tranquillement dans la joie et la bonne humeur. Puis, à la fin du repas, nous allons nous installer dans le salon pour discuter entre nous. Ce soir, il y a le premier épisode de la nouvelle saison d’une série que l’on adore qui est diffusé. Très vite, les suppositions quant à la suite des aventures de nos personnages préférés vont de bons trains, d’autant plus avec le cliffhanger final qui a laissé le personnage principal en bien mauvaise posture.
-De toute façon, il va forcément s’en sortir ! Sinon, il n’y a plus de série ! Assure Grégory, qui suivait d’une oreille distraite la discussion en cours.
-C’est évident, mais la question n’est pas s’il va s’en sortir, mais comment il va s’en sortir ! Lui répond alors Will, alors que je vois Alice se tortiller sur sa place, en grimaçant par moment. J’espère qu’elle va bien, mais je comprends pourquoi Grégory semble distrait. Et s’il va réussir à arriver à temps pour sauver sa femme !
-Il me semble que le renouvellement du contrat de l’actrice était en discussion, non ? Soulevé-je, devant les regards outrés de mon frère et de Will.
-Grace ! Faut pas spoiler ! S’offusque mon frère alors que je lève les yeux au ciel.
-Je n’ai pas dit que l’actrice quittait la série ! Juste que c’était pas sûr que son contrat soit renouvelé !
-Ca montre bien qu’il y a une possibilité qu’elle meurt dans le premier épisode de la saison ! Réplique sans attendre Grégory.
-Faire des suppositions impliquent forcément de s’auto spoiler quand on suppose bien ! Ajouté-je ensuite, loin de me laisser démonter.
-N’importe quoi !

-Puisqu’on ne peut pas parler sérieusement de série, tenté-je alors de changer de sujet pour un autre bien plus passionnant, vous en êtes où dans les travaux de la chambre pour le bébé ?
-Tu t’arrêteras jamais de parler du bébé, hein ? Me demande mon frère, amusé par mes questions et le fait que le sujet est sans cesse remis sur le tapis.
En même temps, on n’y peut rien si c’est LE sujet d’actualité du moment !

-La dernière fois, ce n’est pas moi qui ait reparlé du bébé ! Me défends-je aussitôt. C’est Will qui a demandé pour le prénom !
-Ca change rien au fait que tu es une tata complètement gaga qui veut tout savoir !
-Quand vous en aurez marre de votre gosse, vous serez bien content d’avoir une tata gaga sous le coude pour garder le môme ! Affirmé-je sur le ton de l’humour. Et ça ne répond toujours pas à ma question !
En effet, avec l’arrivée du bébé et le fait que mon frère et Alice vivent toujours dans leur cabane dans le jardin, Maman leur a proposé de regagner la maison pour préparer l’arrivée du bébé. Grégory a ainsi récupéré son ancienne chambre, et le bébé sera installé dans la mienne. Ce sera plus pratique que dans leur cabane minuscule et en plus, ils seront juste à côté de la chambre pour l’entendre pleurer la nuit.

-Les travaux sont finis. La chambre est prête pour l’arrivée du bébé. Finit par me répondre Alice, qui affiche un sourire un peu crispé. J’entends Will lui demander si elle va bien, et elle répond par l’affirmative. Il n’y a plus qu’à attendre que le petit décide de montrer le bout de son nez.
-C’est chouette ! Vous avez des photos ? Demande alors Will, curieux de découvrir la décoration de la chambre du bébé. Grégory répond par l’affirmative, mais qu’il souhaite laisser la surprise pour quand le bébé sera là. On se sait jamais qu’il souhaite peaufiner deux-trois trucs avant l’arrivée du bébé.
Et il s’empresse également d’ajouter qu’ils ont déjà eu la bonté de nous donner les prénoms, et qu’il ne fallait pas pousser mémé dans les orties. Le bougre !
-Et vous allez vous décider à prendre votre envol, un jour ? Demandé-je ensuite, avec un sourire taquin. Mon frère, ce Tanguy en puissance, ne semble pas pressé de quitter la maison !
Et j’avoue, ça m’amuse de l’embêter avec ça.
-La pauvre Alice, obligée de vivre chez belle-maman toute l’année ! Ajouté-je ensuite en plaisantant.
-Très drôle. Soupire mon frère en levant les yeux au ciel.
-Je te rassure, ça ne me dérange pas de vivre avec votre mère. Affirme Alice, venant ainsi au secours de Grégory. Je ne me sens pas obligée de vivre là-bas.
-Et je lui ai posé plusieurs fois la question pour en être sûr. Précise ensuite Grégory. Mais je dois avouer que cela me rassure de rester à la maison. Au moins, je sais que Maman va bien et qu’elle ne passe pas ses journées toute seule. Je n’ai pas envie qu’elle s’enferme dans la solitude, tu vois. Et puis, elle s’est déjà portée volontaire pour garder le bébé quand Alice reprendra le travail. Avec nos horaires décalés, il faut avouer que cela va nous faciliter la vie !
-Elle va être contente de pouponner à nouveau ! Ca lui rappellera des souvenirs ! Lui réponds-je alors en souriant.
-Ah c’est clair ! Je te dis pas comment elle est ravie d’être grand-mère !

Nous continuons de parler de Maman et du bébé pendant quelques minutes, jusqu’à ce que l’épisode ne commence. Dès 21 heures, je m’empresse d’allumer la télé pour ne pas manquer une minute du commencement de la nouvelle saison. Dès que les premières images s’affichent à l’écran, nous nous taisons religueusement pour ne rien manquer. Nous sommes de suite happer par l’épisode, découvrant comment le héros parvient à se sortir de sa mauvaise posture.
Là où auparavant résonnait dans l’appartement nos bavardages et plaisanteries, c’est maintenant le son de la télé qui se fait entendre. C’est fou comme pas grand chose peut réduire tout le monde au silence !
Du coin de l’œil, j’aperçois une nouvelle grimace sur le visage d’Alice, qui jette également un regard sur son téléphone portable. Ce n’est pas la première fois ce soir, et je dois avouer que cela commence à me préoccuper. Elle a beau affirmer qu’elle va bien, par moment, son attitude indique l’inverse.

-Et bim, j’avais raison ! S’exclame brusquement Will après que son hypothèse pour la résolution du problème du personnage principal se soit avérée juste. Et comme je l’avais prédis, son père n’est pas mort !
-Bravo Will ! Le félicite alors Alice, joyeusement et en l’applaudissant pour sa déduction réussie.
-C’est juste un coup de chance ! Affirme Grégory qui, au contraire, s’était planté sur toute la ligne.
Du tout ! C’est juste que je suis le meilleur ! Assure Will en réponse, fier comme un coq. Il en fait des tonnes mais je sais que ça l’amuse.
-Je demande à voir !
-Bah… Demande à ta sœur !
-Me mêler pas à votre combat de coq vous deux ! Ne puis-je m’empêcher de rire à leur bêtise. Et vos bouches, on va rien comprendre à la suite de l’épisode avec vos âneries !
-C’est lui qui a cherché ! Se défend alors mon frère, avant de récolter une tape sur l’épaule de ma part. Heeey ! J’ai rien fait ! Proteste-t-il aussitôt suite à mon attaque.
-C’est toi qui a tenu à t’asseoir à côté de moi, alors c’est toi qui prend ! Répliqué-je avec amusement. Assume tes choix jusqu’au bout mon grand!
-Mais c’est pas juste !
-Je m’en fiche !
-Ca suffit vous deux ! Ou sinon, je vous mets chacun dans un coin de la pièce ! Menace Will en se retenant de rire. Crédibilité 0 d’un point de vue de l’autorité.
-Tu sais que ça nous empêchera pas de parler ? Lui signalé-je sur un ton de défi.

Pendant que nous nous chamaillons comme des gosses, j’aperçois Alice se lever péniblement du canapé. Vu que le bébé s’amuse avec sa vessie, ce ne serait pas étonnant qu’elle veuille aller au toilette.
Sauf qu’une fois debout, elle se stoppe soudain, les yeux exorbités et la main sur le ventre. Tout le monde se tait brusquement, et fixe la flaque qui est soudainement apparue à ses pieds.
Alors, soit elle n’a malheureusement pas eu le temps d’aller jusqu’au toilette, soit…

-Grégory… Je.. Je crois qu’on va devoir y aller. Bredouille Alice, encore éberluée par ce qui vient de se passer.

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 24

-Tu es sûr que ça va aller ? Demandé-je à Will qui est en train de préparer une tarte pour le dessert de ce soir. Le pauvre n’arrête pas de courir partout mais, malgré ça, il n’est pas en avance dans la préparation du diner.
C’est ce soir que son père vient à l’appartement. L’heure des présentations officielles. Mais cela fait depuis l’appel de son père que Will est terriblement nerveux. Il a changé le menu de ce soir au moins une dizaine de fois, il dort mal la nuit et il s’est changé au moins 3 fois aujourd’hui. Sa nervosité a tendance à être communicative, mais je prends sur moi pour ne rien montrer.
Être deux boules de nerfs prêtes à exploser, cela ne va pas nous aider beaucoup.
Car nerveuse, je le suis également. Il faut dire que la réputation du père de Will le précède et je me demande si je vais être à la hauteur. Que va-t-il se passer si jamais son père ne me juge pas à la hauteur pour son fils ? Je sais que cela ne changera strictement pour Will, mais je ne veux pas être une source de discorde entre eux. Et puis, il reste son père et je préférerai que tout se passe pour le mieux entre nous. Du coup, je dois avouer que j’ai longtemps réfléchi à ce que j’allais porter ce soir, histoire d’essayer de faire une bonne première impression.

-Oui, ça va. Marmonne Will en réponse, sans ajouter de plus, fixant sa pâte l’esprit ailleurs.
-Vu comment tu malaxes cette pauvre pâte qui n’a rien demandé, j’ai comme un doute. Lui signalé-je, perplexe. Il soupire en réponse, et se contente détaler la pâte avant de la mettre dans un plat à tarte sans prononcer un mot.

Il continue la préparation de sa tarte et je l’observe faire sans rien dire. J’attends qu’il se décide à me répondre avec sincérité. Je le sais, qu’il n’est pas serein. Que ça fait longtemps qu’il n’a pas vu son père et que, moins il le voit, mieux il se porte. En-dehors de ça, il ne parle que peu de sa relation avec lui. Je me rappelle que lors de notre adolescence, il prenait un malin plaisir à faire tourner son père en bourrique et que ça a été un soulagement pour lui de quitter le domicile familial. Mais depuis qu’il a commencé ses études de droits, il n’a plus jamais mentionné son père.
-Je vais bien, Grace. Finit-il par me dire, avec plus d’assurance, bien que je reste dubitative. J’essaie de relativiser. Je me dis que ça sert à rien de me mettre la pression… Quoi qu’on dise ou qu’on fasse, il trouvera de toute façon quelque chose à redire.
-Ca fait longtemps que tu ne l’as pas vu… Si ça se trouve il a changé ? Et peut-être qu’il a vraiment envie de se rapprocher de toi grâce à ce dîner ? Suggéré-je, tentant de me montrer optimiste. Je dois avouer, qu’au fond de moi, je n’y crois pas vraiment. Mais je préfère essayer de me convaincre que la soirée qui s’annonce ne sera pas aussi mauvaise.
-J’ai un gros doute là-dessus. Soupire-t-il, dépité. Je ne vois pas pourquoi il changerait aujourd’hui, après des années à être le pire des lézards sur Terre. 

-On ne sait jamais. Tout peut arriver et il peut, peut-être, encore te surprendre. Lui dis-je, alors que je vois bien à son visage que je ne le convaincs pas. Il s’approche de moi, défaitiste, et je le prends aussitôt dans mes bras. J’ai la sensation qu’il a besoin d’un peu de tendresse. Tu crois que je serai à la hauteur ? Lui demandé-je ensuite après un instant de silence. J’essaie de rester forte pour nous deux, je ne peux m’empêcher d’être inquiète.
-Tu l’es à mes yeux, c’est le plus important. Me répond-t-il, éludant ainsi la question, avant de m’embrasser tendrement. Reste toi-même surtout, tu n’as pas besoin de faire d’efforts.
Je m’apprête à lui signaler qu’il n’a pas vraiment répondu à la question, mais la sonnette de l’appartement se fait entendre. Je sens que Will se tend aussitôt, et je vois à son regard que toute la nervosité qu’il a essayé de réprimer ces dernières minutes revient au galop.

-Bon, quand il faut y aller. Soupire-t-il, avant de se diriger vers la porte d’entrée.
Je le regarde faire, et je ressens un pincement au cœur. J’ai l’impression qu’il va l’abattoir. Son père est si terrible que ça ?
Il pose la main sur la poignée de la porte, respire un grand coup comme pour se donner du courage. Puis, il ouvre la porte, et j’aperçois un grand homme, un peu voûté par l’âge, mais élégamment habillé d’un costume.

-Bonsoir Papa. Le salue alors Will, qui tente de cacher son stress. Tu n’as pas eu de mal à trouver ?
-Bonsoir William. Lui répond-t-il, sans aucune chaleur dans sa voix grave. Cela me fait drôle d’entendre quelqu’un appeler Will par son prénom entier. Toutes les personnes proches de lui l’appellent par son diminutif au quotidien, et c’est surprenant que son propre père n’en fasse pas de même. Le chauffeur n’a pas eu l’air d’avoir de problème. Se contente-t-il d’ajouter ensuite. Je lui ai dit de garer la voiture loin, le quartier ne m’inspire pas confiance. Je ne sais pas comment tu fais pour tolérer vivre ici. Continue-t-il et je me sens soudain mal à l’aise.
Il n’y a pas à dire, il a le don pour annoncer la couleur.

-Ce n’est pas un mauvais quartier. Se contente de répondre Will, préférant ne pas relever les propos de son père. Aller, entre, je vais te présenter Grace. L’invite-t-il ensuite à entrer à l’intérieur de l’appartement.
-En même temps, c’est pour cette raison que je suis venu. Réplique son père avec pragmatisme.
J’entends Will soupirer, avant de faire demi-tour. Je vois à son visage qu’il est crispé, sa mâchoire est serrée. Quant à moi, je ne sais plus comment agir. Je m’efforce de sourire en voyant son père entrer chez moi, et j’essaie de ne pas laisser paraitre le malaise que je ressens alors que je vois son regard parcourir les lieux. Ce n’est pas un regard curieux, mais un regard jugeant.
Et visiblement, la décoration intérieure de mon appartement ne lui plait pas.
-Euh, bonsoir. Bredouillé-je, pour saluer le père de Will, dont le regard se pose enfin sur moi.

-Papa, je te présente Grace. Ma petite-amie. Me présente ensuite Will alors que son père me toise avec dédain. Je vois son regard s’attarder sur mes cheveux puis me scruter dans mon ensemble.
Je comprends mieux pourquoi Will n’a pas répondu directement à ma question de tout à l’heure. J’ai l’impression que c’est mort pour la bonne première impression.

-Grace comment ? Se contente-t-il de demander, sans même me dire bonjour.
-Euh, Opaline. Lui réponds-je alors, un peu perturbée par son attitude. Je jette un regard vers Will et je vois dans son regard qu’il se retient de relever l’impolitesse de son père. Je suis enchantée de faire votre connaissance ! Ajouté-je ensuite avec plus d’enthousiasme, histoire d’apporter un peu plus de chaleur à l’ambiance qui est bien lourde en cet instant.
-Pour ma part, j’attends de vous connaitre un peu plus avant d’affirmer d’être enchanté. Rétorque-t-il avec froideur, alors que je me sens réduite au silence. Je savais qu’il avait un caractère difficile, mais je m’attendais à ce qu’il fasse un minimum d’efforts pour paraitre agréable.

Papa ! Gronde sans attendre Will qui n’apprécie pas du tout l’attitude de son père. Cette fois-ci, il ne peut pas se taire et ne se prive pas de le fusiller du regard, bien que son père continue de me fixer, sans accorder un regard à son fils. Fais un effort, s’il te plait.
-Ne vous connaissant pas, je ne peux pas être enchanté. Néanmoins, je suis satisfait d’avoir l’opportunité d’en apprendre plus sur celle qui partage la vie de mon fils. Rectifie-t-il alors après un bref regard vers Will. Il ne montre toujours aucune chaleur et j’ai davantage l’impression de faire face à un chef d’entreprise lors d’un entretien d’embauche que devant le père de mon petit-ami. Je suis James Hanks, le père de William. Se présente-t-il ensuite en tendant la main pour que je la serre. Je suis un peu déstabilisée par ce côté très formel des présentations, mais je m’exécute en n’osant à peine le regarder dans les yeux. J’ai l’impression qu’il me juge et je ne perçois aucune amabilité dans son visage. Mais je vous demanderai de m’appeler M. Hanks, Mademoiselle. Me précise-t-il ensuite, accentuant davantage l’aspect froid de ces présentations.
Je me contente alors d’acquiescer poliment alors que je vois que Will est dépité par l’attitude de son père.
La soirée promet d’être longue.

Will ne tarde pas à proposer à son père de s’installer à table. Table que nous avons pris soin de dresser pour l’occasion, chose que nous faisons jamais. Will a même acheté les sets de table et les serviettes exprès pour la venue de son père, pour tenter de lui faire bonne impression. Mais, lorsqu’il s’assoit sur sa chaise, il n’y prête même pas attention. Je m’installe également à table, ne sachant pas quoi dire pour faire la conversation, tandis que Will termine de préparer le repas. Le père de Will ne tarde pas à sortir son téléphone portable et m’ignore royalement, alors qu’il a lui-même demandé à me rencontrer. Je suis en train de me demander si je vais finir par me sentir bien durant ce repas.
-Papa, tu pourrais ranger ton téléphone. Ne tarde pas à lui faire la réflexion Will, tout en posant le plat sur la table. Will n’a pas souhaité préparer d’apéritif, juste un plat et un dessert. Le minimum syndical, en espérant que le repas ne dure pas trop longtemps.
-Mon fils, sache que les affaires ne s’arrêtent jamais. Pas même durant un repas avec sa progéniture et sa petite-amie. Lui rétorque-t-il sur un ton cassant qui n’appelle pas à une réponse.
-Donne-moi ton assiette alors, que je te serve. Soupire en réponse Will, qui ne cherche même plus à comprendre, alors que je suis perturbée par l’attitude du père de Will. Lui qui avait insisté pour qu’ait lieu ce repas donne l’impression d’avoir envie d’être partout, sauf ici.

-Bon, maintenant que j’ai réglé certaines choses, parlons de vous. Nous lance soudainement le père de Will après un silence de mort où nous n’osions à peine toucher à nos assiettes. Avec Will, nous nous lançons un regard mi-intrigué, mi-inquiet, nous demandant ce qu’il va bien pouvoir nous sortir. Tu n’avais pas une amie d’enfance qui s’appelait Grace, William ?
-Je suis étonné que tu le saches. En est surpris Will, avant de répondre dans un haussement d’épaules. Mais c’est elle, Papa. Nous étions amis, mais notre relation a évolué il y a plusieurs mois.
-Plusieurs mois ? Relève avec perplexité M. Hanks. Cela fait combien de temps que vous êtes ensemble ?
-Ca fera 1 an en octobre.
-Et tu as quitté ton appartement dans un quartier respectable pour t’installer.. ici … au bout d’aussi peu de temps ? Tique-t-il aussitôt, désapprobateur, regardant son fils avec sévérité. Je t’ai connu plus raisonnable, William.

-De quoi je me mêle ? Ne tarde pas à répliquer Will, alors que je ne sais plus où me mettre. Je regarde mon assiette, la plante qui me fait face, mais j’ai tout de même l’impression d’être de trop à ce moment-là. Je suis suffisamment grand pour faire mes propres choix, et tu n’as pas ton mot à dire. Et ce quartier est très bien, nous n’avons jamais eu de problème. Alors tes préjugés à la noix, je m’en contrefous.
-Je dis simplement que tu mérites mieux que de vivre dans un quartier aussi… populaire. Lui réponds son père en mesurant ses mots, optant pour du politiquement correct qui ne dissimule absolument pas le fond de sa pensée. Mais j’ai l’impression qu’il fait attention à ne pas énerver davantage son fils. Ou, du moins, qu’il tente de faire attention. Et que cela me parait un peu précipité de t’installer chez une personne que tu fréquentes depuis si peu de temps.
-On se connait depuis qu’on est gosse, avec Grace.
-Ce n’est pas la même chose que de vivre avec quelqu’un.
-C’est bien pour ça que nous avons décidé de vivre ensemble. N’en démord pas Will, qui soutient le regard de son père sans faillir. Je vois que son père meurt d’envie de rétorquer quelque chose, mais qu’il se retient. La situation me parait alors étrange. De ce que je sais, le père de Will ne s’est jamais privé de dire ce qu’il pense, quitte à énerver son fils. Alors, pourquoi ce soir, il se retient ?

-De toute façon, je ne m’attends pas à ce que tu comprennes. Finit par soupirer Will, dépité par cette conversation.
Je le regarde alors avec compassion. Je pose ma main sur sa jambe pour lui faire part de mon soutien. Je réfléchis à toute vitesse pour trouver un moyen de détendre l’atmosphère qui s’est considérablement alourdi, mais je ne sais pas comment je pourrai dérider son père.

-Et sinon, il était comment Will quand il était petit ? Demandé-je alors avec légèreté, posant la première question qui me vient à l’esprit, espérant faire dévier la conversation. Je vois Will se tendre, et son père me regarde avec dépit.
Je crois que j’aurais mieux fait de me taire.

-Turbulent. Indiscipliné. Insolent. Un sale gosse. Se contente-t-il de me répondre sèchement. Je suis bouche-bée par sa réponse. Que ce soit par les mots employés que par le ton. Il n’utilise aucun terme positif pour désigner Will et les souvenirs ne semblent pas le toucher outre mesure. Vos cheveux, c’est naturel ? Me demande-t-il ensuite, passant du coq à l’âne sans la moindre difficulté. Suite à sa question, Will se prend la tête entre les mains.
-Euh, non. C’est une coloration.
-Je vois.

-Qu’est-ce que « tu vois » Papa ? L’interroge alors Will, dépité par l’attitude de son père. Il doit amèrement regretter d’avoir accepté d’organiser cette soirée.
-Rien d’important. Je trouve ça simplement curieux de se colorer volontairement les cheveux en gris. Ce n’est pas la couleur la plus flatteuse pour une femme. Lui répond franchement son père et je ne sais pas comment réagir à ses propos. Sinon, le bœuf Wellington est réussi mon fils. Complimente-t-il ensuite. Will le regarde ensuite avec curiosité.
-Euh, merci.
-Tu as fait appel à un traiteur ? Demande-t-il ensuite alors que Will le fusille du regard en lui rétorquant que c’est lui-même qui l’a cuisiné. Ne le prends pas sur ce ton, je ne savais pas que tu cuisinais. Et sinon, mademoiselle, change-t-il de nouveau de sujet alors que je me méfie de sa prochaine question et que Will bouillonne sur sa chaise, vous faites quoi dans la vie ?
-Je suis basketteuse professionnelle dans l’équipe de San Myshuno. Lui réponds-je, sans dissimuler la fierté que je ressens pour mon travail. J’ai récemment quitté le banc des remplaçants pour un poste à l’arrière permanent au sein de l’équipe. Ajouté-je ensuite, enthousiaste, ravie de parler de mon travail, ne faisant pas attention à l’air dubitatif et nullement convaincu de M. Hanks. Je ne cache pas que j’aimerais bien être sur un poste de meneur à l’avenir, mais l’arrière permet d’être davantage offensif dans le jeu et ça me convient parfaitement pour le moment.
-Bien… Je suis content de constater que vous avez de l’ambition, Mademoiselle. Se contente-t-il de me répondre, mais je n’arrive pas à savoir s’il est sincère ou sarcastique. Ca fait longtemps que vous êtes … dans ce métier ?
-Depuis que j’ai quitté le lycée. L’entraineur m’a repéré durant un de mes matchs au lycée et m’a recruté directement.

-Je vois. Et vous avez l’intention de faire quoi de votre vie professionnelle quand vous aurez fini de jouer à la balle ? M’interroge-t-il sèchement, montrant bien qu’il désapprouve ma carrière professionnelle. Je connais au moins la réponse à ma dernière question.
Je suis désarçonnée, clouée au silence. Moi qui suis si fière de mon travail et de ma réussite au sein de mon équipe, qui pourrait parler de basket pendant des heures, je suis réduite au silence. Pour la première fois de ma vie, je me sens comme une moins que rien. Et soudain, je comprends pourquoi il se contenait. Il voulait avoir le temps de juger ma valeur, sans risquer de se faire mettre à la porte par son fils.

-PAPA ! S’écrit brusquement Will, choqué par la question de son père.
-Quoi ? Je me contente de m’intéresser à ses projets d’avenir. Se défend-t-il avec une innocence feinte, alors qu’il suffit de le regarder pour comprendre qu’il désapprouve mon choix de carrière.
-Ses projets d’avenir, c’est le basket. Lui rétorque Will avec agacement. Et elle est talentueuse ! Elle est l’avenir du basket ! Affirme Will avec conviction, ce qui me réchauffe le cœur. Je me rappelle soudain qu’il n’a manqué aucun de mes matchs et que j’ai toujours vu l’admiration dans son regard à l’issu de chacun d’entre eux, même pour ceux que nous avons perdu. Et surtout, son travail ne te regarde pas !

-Bah voyons. Jouer au basket, un travail ? Laisse-moi rire. Cingle sans attendre son père, ne cherchant même plus à se contenir. Visiblement, il a du se faire son opinion sur moi s’il ose dorénavant dire le fond de sa pensée. Ce n’est pas un travail. C’est ce que font quelques guignols sans le sou, qui ont trainé dans la rue pour se donner de l’importance. Ce n’est absolument pas un vrai métier respectable. Mais à part jouer au ballon, que sait-elle faire vraiment ? Quelle contribution peut-elle apporter à notre société ? Quand elle se serra détruit les chevilles ou les genoux, qu’est-ce qu’elle sera capable de faire ? Continue-t-il d’asséner alors que je suis choquée par ses propos, faisant comme si je n’étais pas là. A l’entendre, je suis une incapable. Une idiote inutile. Je me liquéfie sur ma chaise, muette, ne sachant même plus comment me défendre.
A quoi bon ? Je pourrai dire ce que je veux, il ne changera pas d’avis.

-Tu délires complètement. Fulmine Will qui tente de se contenir. Mais je remarque ses poings serrés sous la table et je devine qu’il est à deux doigts de tout envoyer valser. Et encore une fois, ce qu’elle fait ne te regarde absolument pas.
-Bien sûr que si ça me regarde. Ca me regarde de savoir qui fréquente mon fils !

-Et en quoi ? Tu en avais rien à faire jusqu’à présent !
-Car tu pourrais avoir l’idée saugrenue de vouloir l’épouser et elle intégrerait notre famille. Répond le père de Will sans se laisser démonter. Je n’ose même pas plus le regarder, mais son ton suffit à me faire comprendre qu’il trouve cette idée absurde et qu’il n’approuverait pas un potentiel mariage.
Je me sens encore davantage mal à l’aise, et je ne savais pas qu’il était possible de se sentir encore plus mal. Non seulement son père ne me juge pas digne de son fils, mais je sens également que l’on glisse vers des sujets que nous n’avons pas encore vraiment abordés avec Will. Et bien que je sais que Will se fiche de l’opinion de son père à mon égard, j’ignore où cette conversation va nous mener.

-Et alors ? Ne semble pas comprendre Will, ou du moins, il ne souhaite pas comprendre où veut en venir son père.
-Et alors, je ne souhaite pas que n’importe qui intègre notre famille.
-Ca tombe bien, je n’avais pas l’intention de te demander ton avis.
-Sois sérieux deux minutes ! Ta compagne représentera le nom Hanks et va perpétuer notre nom. Cette tâche ne peut être confier à n’importe qui ! Assène-t-il avec virulence, sans oublier de me jeter un regard plein de mépris et condescendant.

A la suite de cette dernière phrase, Will se met à éclater de rire. Je l’observe avec surprise, tout comme son père qui le regarde, incrédule. Il ne voit pas ce qu’il y a de drôle dans cette situation, et je dois admettre que moi non plus. Je suis soudainement inquiète. Est-ce que Will va bien ou a-t-il été poussé à bout par son père ?
-Qu’il y a-t-il de drôle ? L’interroge alors son père.
-Tu crois vraiment que nos enfants porteront ton nom ? Ne tarde pas à répliquer Will. Mais il est en hors de question ! Affirme-t-il en prenant un malin plaisir à l’annoncer à son père, qui parait choqué par ses propos. De mon côté, je suis surprise qu’il ait réfléchi à la question. Nous n’avons pas encore abordé la question des enfants, cela me semblait tôt avant de se poser la question d’en avoir un jour ou non. Nos enfants s’appelleront Opaline, et non Hanks, car il est hors de question qu’ils aient un quelconque lien qui les rapproche de leur grand-père. Assène-t-il avec virulence.
-Tu es ridicule, William. Ne se laisse pas perturber M. Hanks, sans dissimuler pour autant sa colère face aux propos de son fils. Le nom Hanks sera bien plus bénéfique à tes enfants que le nom Opaline. Ajoute-t-il ensuite, alors que je me méfie de la suite. Je sens que la suite ne va pas me plaire. Notre nom est synonyme de prestige, de réussite, de renommé ! Tu t’en rendrais compte si tu n’avais pas décidé de faire du social ! Affirme-t-il avec véhémence, alors que je ferme les yeux pour tenter de réprimer la colère qui monte en moi devinant sans problème la suite de ses propos. Après s’en être pris à moi, il va vraisemblablement s’en prendre à ma famille. Alors que le nom Opaline… En plus d’être ridicule, ne signifie absolument rien ! C’est un nom sans importance, sans intérêt. Le reflet d’une famille qui n’a jamais rien apporté dans notre monde ! C’est ridicule de privilégier un tel nom quand le nôtre est bien plus valorisant et valorisé !

-Je vous interdis de dire ça ! Lâché-je subitement, incapable de me retenir, coupant l’envie d’intervenir de Will. Son père me regarde alors avec stupeur, outré que j’ose lui répondre ainsi. Mais je me fiche bien de ce qu’il pense, je refuse qu’il dénigre ainsi ma famille ! Vous ne savez absolument rien de ma famille ! Mon arrière-arrière-grand-mère* a été présidente de notre pays ! Mon arrière-grand-mère était une éminente scientifique qui a réussi à communiquer avec des aliens ! Ma grand-mère était une responsable d’une association qui a profondément marqué le mouvement féministe et contribuée au renforcement des droits des femmes ! Ma mère était une astronaute brillante qui a contribué à une meilleure connaissance de notre monde ! Alors, je vous interdis de dire que ma famille est sans intérêt et qu’elle n’a rien apporté, car elle a bien plus contribué à notre société que vous ne pouvez l’imaginer ! Chacune de ces femmes ont bien plus apporté à notre monde durant leur carrière que vous sur toute votre vie ! Conclus-je alors que j’ignore le regard froid du père de Will. Je sais déjà qu’il ne m’apprécie pas, alors je n’ai absolument rien à perdre.
-Comment osez-vous me parler ainsi ? Cingle-t-il en réponse en me lançant un regard noir. Comment une petite incapable comme vous ose me parler ainsi ? Et vous qui parlez avec tant de fierté de votre famille, je n’ose imaginer leur déception de voir leur progéniture devenir une simple sportive sans intérêt au lieu de prétendre à une brillante carrière scientifique !

-Bon, ça suffit maintenant ! Le coupe alors Will avec colère. Dégage de chez nous !
-Pardon ?! Tu oses mettre ton propre père à la porte alors que le repas n’est même pas terminé ? S’offusque son père, choqué par l’attitude son fils.
-Ce repas n’a aucun sens depuis le début et vu que tu n’as aucun respect pour Grace, tu n’as aucune raison de rester ici une minute de plus ! Il est hors de question que je te laisse lui manquer de respect sous son propre toit une minute de plus !
-Tu délires mon fils !
-Arrête de m’appeler « mon fils » alors que tu ne t’es jamais comporté comme un père avec moi ! Tu as été un père horrible et aujourd’hui encore, tu me montres que tu n’as absolument pas changé ! Quand je vois comment tu te comportes avec une personne que tu viens à peine de rencontrer, j’ai honte d’être ton fils ! Sache d’ailleurs une chose, toi qui es si fier de notre nom : dès que ce sera possible, je me débarrasserai de ce nom. Je ne veux plus que l’on puisse me relier à toi. Je ne veux plus avoir aucun lien avec toi. Et je dirai même plus : je ne veux plus que tu fasses partie de ma vie.

-Quel insolence, je suis scandalisé par ton ingratitude ! Je t’ai donné tout ce dont tu avais besoin pour réussir dans la vie et une excellente éducation, et c’est comme cela que tu me remercies ? Rétorque froidement le père en lui jetant un regard plein de colère et de déception. Et tout ça pour une femme sans importance et sans avenir ? Tu serais prêt à renier ta famille et ton nom pour… cette femme ? Ajoute-t-il sans cacher son dégoût.
-Cette femme, c’est la femme de ma vie. Et comme tu n’es pas prêt à l’accepter, je te demande encore une fois de sortir de cet appartement, et également de nos vies. Lui ordonne fermement Will, qui se montre intransigeant face à son père.
-Tu vas le regretter William.
-Mon seul regret est de ne pas t’avoir mis à la porte dès que tu t’es montré impoli envers Grace. Maintenant, dehors !

Will et son père se toisent pendant un instant du regard. Je les observe sans rien dire, craignant que leur dispute reprenne d’un moment à l’autre.
Au bout de plusieurs minutes d’un lourd silence, le père de Will finit par se lever dans un râle de rage. Sans un autre regard pour Will, il prend ensuite la direction de la sortie de notre appartement. En partant, il ne manque pas de claquer la porte derrière lui et nous restons assis un moment après son départ. Nous l’entendons vaguement aboyer sur son chauffeur au téléphone, puis le silence règne de nouveau dès que nous percevons le bruit des portes de l’ascenseur qui se ferment.
Dès lors que nous savons que son père ne reviendra pas, nous laissons échapper un soupir, comme si nous venions de retrouver notre souffle. L’atmosphère est encore lourde, mais elle nous pèse moins que lorsque M. Hanks était encore présent ici.

Sans un mot, nous commençons à débarrasser la table. Tant pis pour la tarte, ni Will ni moi ne pouvons avaler quoique ce soit d’autres. Cette soirée était bien étrange, et rude en émotions. Je me sens soudainement épuisée.
Une fois que nous avons fini de débarrasser. Nous restons debout dans la cuisine avec Will, ne savant plus quoi faire. On se regarde sans rien dire, comme deux andouilles. Je finis par lui sourire, puis je m’approche de lui pour le prendre dans mes bras.
Ca va aller ? Lui demandé-je, n’osant pas imaginer comment il doit se sentir après cette dispute avec son père, après lui avoir dit de sortir de sa vie.
-Et toi ? Se contente-t-il de me répondre, alors que mon cœur se serre en constatant qu’il évite ma question. Je suis désolé pour ce soir. Je n’aurais jamais dû accepter ce dîner. Je savais qu’il allait se comporter comme une ordure, mais je l’ai quand même laissé venir…
-Tu as voulu laisser une chance à ton père, et j’étais d’accord pour organiser ce dîner. Tenté-je alors de le rassurer. Il ne m’est jamais venu à l’idée de lui en vouloir. Ce n’est pas de sa faute si son père est… comme il est.
-Quand bien même, j’aurais du le mettre dehors bien plus tôt. Soupire-t-il, dépité par cette soirée.
-Ce n’est rien Will. Ce n’est jamais simple de s’opposer à ses parents. Lui assuré-je en avant de déposer un tendre baiser sur ses lèvres.

-J’ai de la chance de t’avoir. M’affirme ensuite Will qui m’observe avec tendresse. Et pour te répondre, je vais bien. Etonnamment bien… J’ai l’impression d’être libéré d’un poids qui me pesait depuis des années. J’ai la sensation que le sortir de ma vie est la meilleure décision que j’aurais pu prendre.
Je lui souris, soulagée de savoir qu’il se sent bien. J’avais peur que son moral soit impacté, qu’il s’effondre suite au départ de son père. Au contraire, il est désormais libéré. Libéré de l’influence de son père, libéré de leur passé commun qu’il laisse dorénavant derrière lui. Je le vois prendre son téléphone portable pour bloquer le numéro de son père, et il laisse échapper un soupir de soulagement.
-Tu es sûr que tu ne le regretteras pas ?
-Aucun risque. M’affirme-t-il avec assurance. Il m’a suffisamment pourri la vie et il n’acceptera jamais notre relation. Et mon avenir, c’est toi. Ajoute-t-il avant de m’embrasser. L’ambiance est plus légère, mon coeur s’envole et je me sens si bien aux côtés de Will. Les mots blessants de son père s’en vont bien loin, et je garde à l’esprit que l’amour de Will à mon égard.
Car c’est ce qu’il y a de plus important.

-Alors, comme ça, tu veux des enfants ? Lui demandé-je ensuite, sur un ton taquin, et ma question ne manque pas de le faire sourire à son tour.

* L’arrière-arrière-grand-mère de Grace est Mya Opaline, la maman de Maetha ! Pour rappel, Maetha est née dans une autre partie que celle-ci, et sa maman a bien été Présidente du monde libre ! 😀

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 23

Ce soir, c’est soir de fête ! J’ai invité tout le groupe à l’appartement pour fêter les dernières bonnes nouvelles en date. Will a officiellement posé ses valises chez moi et a rendu les clés de son studio minuscule. Mon appartement n’est pas non plus un palace, mais il est bien plus adapté pour la vie à deux. Et je crois que Will respire mieux depuis qu’il a emménagé !
Et surtout, nous célébrons la grossesse d’Alice ! Le premier bébé du groupe qui va pointer le bout de son nez dans quelques mois, mais qui a déjà bien pris ses aises dans le ventre de sa mère qui commence déjà à s’arrondir ! Je ne pensais pas que cela commencerait à se voir aussi tôt, mais je suppose que ça doit dépendre des femmes.
Je suis toute excitée à l’idée de devenir tata, et je crois que tout San Myshuno a du le comprendre quand Grégory m’a annoncé la nouvelle. J’adore les enfants et j’ai hâte de pouvoir gâter ce bébé ! … Et de lui apprendre comment faire la misère à ses parents. Je dois avouer que j’ai du mal à réaliser par moment, sans doute dû au fait que j’ai du mal à imaginer mon frère papa. Cet andouille, s’occuper d’un gosse ? Ca va pas être triste !

-Regarde ce que j’ai vu sur Plopsy ! M’exclamé-je auprès d’Alice, tout en lui montrant un joli petit body pour bébé sur mon téléphone. C’est beaucoup trop chou !
-Je dois avouer que c’est adorable !
-Et la personne propose même des doudous ! Regarde ce panda comme il est choupi ! Oh regarde ! Il y a même un tee-shirt assorti !
-A votre avis, il faudra combien de temps à Grace pour sortir sa carte bleue ? Plaisante Gideon, ce qui ne manque pas de faire rire les autres hommes présents.
-La connaissant, c’est déjà le cas. Renchérit Grégory, amusé. Will ne dit rien, mais je vois bien du coin de l’œil qu’il acquiesce d’un mouvement de tête avec un air faussement blasé.

-Ce gosse n’est même pas encore là qu’il est déjà habillé pour l’hiver. Ajoute à son tour Gabriel alors que je hausse les épaules avec désinvolture.
-Tu peux parler. Je t’ai entendu d’extasier devant un tee-shirt de foot pour bébé ! Répliqué-je sans attendre, bien décidée à ne pas être à la seule à être catégorisée comme « gaga » de ce bébé.
-Bah quoi ? Ca lui ira très bien si c’est un garçon ! Se défend-t-il aussitôt, alors que l’on se lance un regard de connivence avec Alice.
-Parce qu’une fille ne peut pas aimer le foot ? L’interroge-t-elle aussitôt, en affichant une mine sceptique, alors que je vois le visage de Gabriel se décomposer, réalisant qu’il a perdu une occasion de se taire.
-Es-tu au courant qu’une fille peut aimer le sport d’une manière générale ? Ne t’ai-je pas suffisamment mis ta pâtée pour le comprendre? Ajouté-je ensuite pour enfoncer le clou, alors que mon cousin cherche de l’aide du regard, avant de constater que personne ne peut lui venir en aide. Game over, cousin.
-Vous voulez quand même que je lui prenne le tee-shirt ? Propose-t-il d’une petite voix, ne sachant plus comment se sortir de cette impasse.
-Tu es au courant que ni Grégory, ni Alice, n’aiment le foot ? Lui rappelle Gideon qui se retient de rire depuis tout à l’heure.

-Laisse tomber, tu as perdu dans tous les cas. Lui conseille mon frère alors que Gabriel s’apprêtait à dire quelque chose. Mon cousin se contente alors de hausser les épaules, et se caler davantage dans le canapé comme s’il baissait les armes.
-Peu importe, ce que je disais au départ est vrai. Grégory et Alice vont faire des économies sur les fringues avec la tata qui craque dès que ses yeux croisent un vêtement pour bébé. Lance-t-il pour faire oublier sa boulette. Ayons une pensée pour Will qui doit entendre parler bébé toute la journée maintenant qu’il crèche ici. Tu dois bien regretter ton studio maintenant mon vieux !
-Ne m’en parle même pas ! Plaisante-t-il en réponse pour entrer dans le jeu de Gabriel.
-Tu parles ! Lui, il craque pas sur les vêtements, mais sur les jouets ! Signalé-je alors que Will prétend qu’il a à faire en cuisine pour le diner, et profite de cette excuse pour prendre la poudre d’escampette.
-Tu sais que la cuisine est ouverte ? Lui rappelé-je sur un ton narquois.
-J’entends rien !
-Ca doit pas être triste tous les deux, au quotidien. Entends-je Gabriel commenter avec amusement, alors que Grégory se contente d’hausser les épaules sans rien répondre. Je sais qu’il a encore du mal à se faire l’idée que nous sommes ensemble avec Will, mais je suis certaine qu’il va finir par s’y habituer avec le temps. Il a même aidé Will à déménager, chose qu’il n’aurait jamais faite s’il n’avait pas accepté notre relation. Et puis bientôt, il aura l’esprit complètement occupé par un bébé, il n’aura plus le temps pour tergiverser !

Un peu plus tard dans la soirée, alors que je terminais la vaisselle -mon effort du jour pour tenter de contribuer aux tâches ménagères à la façon de Will (c’est à dire faire la vaisselle toute suite et non pas demain)-, Gabriel vient me rejoindre dans la cuisine. Les autres s’amusent au salon autour d’une partie de SimKart. Je ricane de mon côté en les entendant. La compétition fait rage et c’est assez drôle à entendre.
-Tu as besoin d’un coup de main ? Me demande Gabriel, laissé sur la touche faute de pouvoir jouer à plus de 4 joueurs.
-Non merci. J’ai déjà fini de toute façon. Lui réponds-je en posant le dernier verre sur l’égouttoir.
-Ca a l’air d’aller, avec ton frère. Me dit-il ensuite, avec prudence, et une pointe d’inquiétude dans la voix. Je suis assez étonnée. Ce n’est pas dans ses habitudes de parler aussi sérieusement.

-Oui, ça va. Ne tardé-je pas à lui répondre, bien que je me demande bien où il veut en venir. Je sens que je devrais ajouter quelque chose, mais j’ai du mal à déterminer quoi exactement. Alors, je me contente d’observer mon cousin avec curiosité.
-Tant mieux… Je dois t’avouer que j’étais un peu inquiet en venant à cette soirée. Vu sa réaction quand il a découvert votre relation avec Will, j’avais peur qu’il y ait comme un froid…
-Il n’y a pas de raison. Il a réfléchi, s’est excusé, et on est passé à autre chose. Lui rappelé-je dans un haussement d’épaules désinvolte. Pour être honnête, je n’ai pas particulièrement envie de revenir sur cet épisode. Cela fait partie du passé maintenant, et ce n’est pas un souvenir que je souhaite garder en mémoire.
-Mmh, je vois. Marmonne-t-il, l’air ailleurs, hésitant, comme s’il hésitait à exprimer le fond de sa pensée. Je suis moi-même partagée en cet instant, ne sachant pas si je dois l’inciter à parler ou non.

Je finis par soupirer. Même si je n’ai pas envie de revenir sur la dispute avec mon frère, je sens bien que Gabriel a besoin de parler. Même si cette histoire concerne essentiellement Grégory, Will et moi, j’ai bien conscience qu’elle a également touché les autres. Si je suis prête à passer à autre chose, ce n’est pas forcément le cas de nos proches.
Et je sens bien que Gabriel n’a pas encore tourné la page.

-Qu’est-ce qu’il y a Gabriel ? Lui demandé-je alors, préférant que nous parlions de ça tous les deux, pendant que les autres sont occupés.
-Je suis inquiet et sceptique. M’avoue-t-il alors après une hésitation. J’adore Grégory hein, c’est la famille et il est plus un frère pour moi qu’un simple cousin. Mais sa réaction quand il a su pour toi et Will, et ce qu’il a pu vous sortir… Il m’a déçu. Et quand on parle de votre quotidien de couple, à toi et Will, je vois bien qu’il ne réagit pas et élude la question. Je t’avoue que je ne sais pas comment tu as pu lui pardonner aussi facilement. J’ai vu dans quel état tu étais, quand il a fait son caca nerveux. Ajoute-t-il dans un soupir, alors que je me rappelle qu’il est venu nous voir dès qu’il a appris ce qu’il s’était passé avec mon frère. Je crois que je n’avais jamais vu Gabriel aussi énervé, mais il s’était contenu pour nous soutenir, Will et moi.
-Je lui ai pardonné parce que c’est mon frère. Je n’ai pas envie de rester fâchée contre lui. Lui réponds-je simplement, n’ayant pas particulièrement davantage d’explication à lui donner.

Gabriel me regarde avec perplexité, pas tellement convaincu par mes propos. Sans nul doute que si Grégory avait eu une telle réaction envers lui et Gideon, la situation aurait bien différente. Je comprends également qu’il puisse encore ressentir de l’amertume, mais je sais que cela finira par se dissiper avec le temps.
-Ecoute, je comprends que tu sois inquiet ou que tu sois encore colère contre lui, mais pour ma part, je n’avais pas envie de rester fâchée avec lui. Ajouté-je alors, espérant pouvoir apaiser ses inquiétudes, voire ses ressentiments. Je ne veux pas perdre mon frère, il fait partie de ma vie. Alors, quand il s’est excusé, reconnu ses torts et qu’on a pu discuter de la situation tous ensemble, calmement, ça m’a suffit. Il est encore sur la réserve pour Will et moi, certes… Mais honnêtement, si j’avais été avec un autre homme que Will, il agirait exactement pareil alors… Ca me va. Lui souligné-je, rappelant que Grégory a toujours eu du mal à me voir en couple avec quelqu’un. J’ai confiance en l’avenir, il acceptera pleinement que je sois avec Will.
-Mh, si tu le dis.
-Gab, concentre-toi sur l’avenir. Lui conseillé-je avec bienveillance. Je vais bien. Tout va bien. C’est du passé maintenant, et il y a de belles choses qui nous attendent. A commencer par le bébé ! Lui signalé-je, ce qui ne manque pas de le faire sourire. Je ne veux pas perdre l’occasion d’être une super tata ! On a même repoussé notre voyage au Mont Komorebi avec Will pour ne pas louper la naissance ! Et toi aussi, tu seras un super tonton pour ce petit !

-Tu as sans doute raison. Finit-il par me répondre dans un haussement d’épaules.
-Evidemment. J’ai toujours raison ! Affirmé-je avec assurance, alors que Gabriel lève les yeux au ciel avec un air amusé sur le visage. Et si moi j’ai réussi à lui pardonner, tu y arriveras aussi. Lui assuré-je ensuite plus sérieusement.
-Au fait, je ne crois pas avoir eu l’occasion de te le dire avec tout ça, mais je suis heureux pour toi et Will. J’ai rien vu venir, mais maintenant, ça me parait une évidence, vous deux.
-Merci, Gab. Lui dis-je en le prenant dans mes bras, touché par ses propos, et sa sollicitude. Il fait l’andouille la plupart du temps, mais j’ai toujours su qu’il est un grand sensible, au fond de lui.
-Et ça va, tu gères bien l’emménagement de Will ? J’ai bien remarqué qu’il a commencé à tout ranger chez toi. Tu vis bien sans ton bazar? S’empresse-t-il de me taquiner alors que je réagis aussitôt en lui faisant une petite tape sur l’épaule. Mais qu’il est bête, c’est pas possible !

La soirée s’est poursuivie tranquillement et le quotidien a repris sa place les jours suivants. Avec Will, nous trouvons notre rythme à deux et je parviens même, tant bien que mal, à canaliser mon côté bordélique. Il m’assure qu’il m’aime comme je suis et que je n’ai pas à me prendre la tête chez nous, je n’ai pas envie d’être un boulet pour lui, ni qu’il doive sans cesse repasser derrière moi. Vivre avec lui est un bonheur, et je ne veux pas tout gâcher.
Un soir, alors que je fais du sport sur le tapis de course dans le bureau, j’entends la porte d’entrée claquée. Je souris aussitôt, sachant que c’est le signe que Will vient de rentrer. Je cours encore quelques minutes alors d’arrêter mon entrainement, histoire de lui laisser un peu temps pour souffler. J’aime bien l’accueillir à son retour du travail, quand il est encore dans sa tenue de travail, avant qu’il ne se change pour quelque chose de plus confortable. Travailler dans un cabinet d’avocats l’oblige à faire attention à sa tenue et il est terriblement séduisant en chemise-cravate !
Mais, dès que j’arrête le tapis de course, j’entends qu’il est en train de parler. Je fronce les sourcils, intriguée. Je ne tarde pas à sortir du bureau, et je constate qu’il est actuellement au téléphone. Je ne sais pas avec qui, mais il ne semble pas ravi de lui parler.

-Arrête de râler, je n’ai aucun compte à te rendre, que je sache ! Peste-t-il au téléphone, alors que je m’interroge toujours sur l’identité de son interlocuteur. J’ai presque envie de lui faire une blague pour l’embêter pendant qu’il est au téléphone, et je souris rien que d’y penser, mais sans savoir à qui il parle, je préfère éviter. Alors, je me contente de rester derrière lui, attendant patiemment que Will termine sa conversation. Non mais je rêve ou tu m’engueules parce que j’étais pas chez moi ? Tu as conscience que je ne passe pas mon temps enfermé chez moi à attendre que tu daignes t’intéresser deux minutes à mon existence ? Et d’ailleurs, pour ta gouverne, je n’habite plus là-bas, alors laisse le nouveau locataire tranquille, il n’a rien demandé ! Ajoute-t-il ensuite, alors que je suis de plus en plus curieuse. Je réfléchis, mais je me demande bien qui peut l’énerver autant.

(…)

-Tu l’aurais su si tu t’intéressais un minimum à la vie de ton fils. Raille-t-il alors que je suis surprise. Son père ? Ce doit bien être la première fois que j’entends parler de lui depuis longtemps. A ma connaissance, je n’ai jamais vu Will avoir un contact avec lui depuis que nous sommes ensemble.

(…)

-J’ai emménagé chez ma copine. Annonce-t-il simplement après un soupir exaspéré, alors que je me demande soudainement s’il lui a déjà parlé de moi avant aujourd’hui.

-Oui, j’ai une copine, pourquoi ça a l’air de te surprendre autant ? Peste-t-il ensuite après un bref silence. Ah, j’ai ma réponse du coup. Tu croyais tout de même pas que j’allais rester tout seul toute ma vie ?

(…)

-Tu ne prends pas de mes nouvelles, alors je n’ai pas jugé utile de perdre du temps à te le dire, alors que je sais très bien que tu en as rien à moudre !

(…)

-Première nouvelle ! Et je parle comme je veux !

(…)

-Quoi ?! Pour quoi faire ?

(…)

-C’est bien la première fois que tu t’intéresses à autre chose qu’à tes profits. Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es malade ?

(…)

-Bon, très bien… Si tu peux me lâcher, je vais en parler à Grace. Finit-il par soupirer, visiblement fatigué par sa conversation avec son père.

(…)

-Non c’est la boulangère… Bien sûr que c’est ma copine ! Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Bref, je suis fatiguée, je te laisse et je te tiens au courant. Bonne soirée. Termine-t-il en raccrochant aussitôt alors que je ne sais plus où me mettre.
Je le vois soupirer une nouvelle fois avant de se retourner vers moi. Son visage est encore crispé par sa conversation, et je ne sais pas trop quoi lui dire en cet instant. Ses relations avec son père ont toujours été difficiles et je n’ose pas imaginer à quel point cela doit être éprouvant pour lui de l’avoir au téléphone. Même si son père a toujours été une figure abstraite car nous ne l’avons jamais vu, nous savons tous qu’il n’est pas quelqu’un de facile.
-C’était mon père. M’informe-t-il en rangeant son téléphone dans la poche de son pantalon.
-C’est ce que j’avais cru comprendre. Lui réponds-je alors, avant de lui demander : Qu’est-ce qu’il voulait ?

Sur l’instant, Will ne répond pas. Il semble perdu dans ses pensées, et je dois avouer que cela commence à m’inquiéter. Qu’est-ce que son père a bien pu lui dire pour qu’il réagisse ainsi ? Petit à petit, l’agacement s’efface pour laisser place à l’inquiétude et au stress. Je m’approche alors de lui, tout doucement, pour lui prendre tendrement la main et l’encourager à me répondre.
-Il… Il veut te rencontrer.

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 22

Alice

-Lutin, mais il me soûle tous les deux ! Soupire Grégory d’agacement, en observant son téléphone portable.
En l’entendant râler, je ne peux m’empêcher de soupirer. Je suis censée travailler sur le bilan du premier mois d’ouverture de la boutique dont je suis la gérante, mais lorsque je vois la grimace de mon mari, j’ai comme l’impression que je vais devoir reporter ma tâche à plus tard.
J’ai besoin de calme pour pouvoir me concentrer, mais il n’a pas l’air du même avis. Je savais que j’aurais du aller à la bibliothèque. Ou squatter l’ancienne chambre de Grace en demandant à Joy d’empêcher Grégory de monter. Pour l’avoir déjà fait, c’est une solution assez efficace.

-Grace ou Will ? Me contenté-je de lui demander, lasse face à son attitude puérile, ne l’écoutant que d’une oreille.
Cela fait quelques jours qu’il a découvert le pot-aux-roses, quelques jours depuis que Grace m’a appelé en larmes pour me raconter ce qu’il s’était passé en espérant que je puisse les aider, mais mon abruti de mari ne décolère pas. J’espérais qu’il se calme, un peu, pour pouvoir en discuter calmement, mais il n’a pas l’air de se montrer très coopératif.

-Les deux. Ils ont tous les deux essayé de me joindre cette après-midi. Bougonne-t-il en rangeant nerveusement son téléphone dans la poche de son jean, alors que je lève les yeux au ciel.
-Ils te laisseraient peut-être tranquille si tu prenais la peine de leur répondre. Soufflé-je d’exaspération. Je l’aime de tout mon coeur, mais il m’agace quand il fait sa tête de mule.
-J’ai rien à leur dire.

Je lâche un soupir et je renonce définitivement à travailler sur mon bilan pour aujourd’hui. Cette situation m’énerve. Ce qui devrait être une bonne nouvelle à célébrer s’est transformé en drame familial. Sur ce coup, je ne comprends pas mon mari. Je sais qu’il adore sa sœur et ne veut que son bonheur, alors je ne comprends pas pourquoi il refuse de lui parler. Et je comprends encore moins comment il a pu lui balancer des horreurs.
D’ailleurs, je ne comprends pas davantage comment il peut être en colère contre Will. Il sort avec Grace, oui, et alors ?

-Pourquoi tu soupires ? Ne me dis pas que tu es de leur côté ? Réagit aussitôt Grégory, alors que je l’observe avec un air mi-blasé, mi-agacé.
-Tu t’es comporté comme un crétin avec eux, bien sûr que je suis de leur côté. Personne ne comprend pourquoi tu as réagi comme ça. Lui signalé-je car, évidemment, après cette découverte, Grace et Will n’ont pas gardé le secret de leur couple bien longtemps. Si la situation n’était pas si préoccupante, j’aurais presque ri quand Gabriel a appelé Grégory juste pour le traiter de crétin. Pour raccrocher aussi sec.
-Ils sortent ensemble !
-Oui… Et alors ?
-On ne sort pas avec la frangine de ses potes. Bougonne-t-il alors que je lève les yeux au ciel. Le fameux « bro code », censé conserver une bonne entente entre les membres d’un groupe de potes. Vachement efficace en cet instant précis. Mais malgré ça, et malgré ce que Grace a vécu, il s’est amusé à la séduire !
-Mmmh, je ne suis pas certaine que ce se soit passé exactement comme ça, si tu veux mon avis.
-Il m’a trahi !
-En quoi ? Il t’avait promis de ne jamais sortir avec Grace ?
-Non, mais c’est implicite !

-Tu es ridicule, Grégory. Lui lancé-je, sans prendre de gants. Il m’épuise depuis plusieurs jours avec cette histoire, et je n’ai absolument pas besoin de ça en ce moment. Tu t’es montré odieux avec eux, et injuste envers ta sœur.
-Je veux bien admettre que j’ai été un peu trop loin avec Grace… Marmonne-t-il, l’agacement se faisant toujours entendre dans le son de sa voix. Mais quelle idée elle a eu d’accepter de sortir avec lui !
-Grace est une grande fille, elle sait faire ses propres choix toute seule. Lui rappelé-je sur un ton sévère. Et, spoiler alert, ses choix ne te regardent pas et tu n’as pas les juger.
-C’est quand même très bizarres qu’ils sortent ensemble ! Ils ont grandi ensemble !
-Comme Gabriel et Gideon, et ça ne t’a pas choqué quand ils se sont mis ensemble. Souligné-je devant l’absurdité de sa remarque.
-Ce n’est pas pareil ! Will est mon meilleur ami, il l’a toujours été ! Il trainait souvent ici, à la maison, et on se disait absolument tout! M’explique-t-il alors que je l’observe avec un air perplexe. Je ne comprends pas où il veut en venir, mais j’attends patiemment le moment où ce qu’il dit aura une certaine logique. C’est.. Il est comme un frère. Je sais qu’il a toujours été proche de Grace aussi, mais … Mais comme un frère peut l’être avec une sœur ! Et là, du coup, qu’ils couchent ensemble, c’est extrêmement dérangeant ! Non mais quelle mouche les a piqué? S’exclame-t-il alors que je commence enfin à comprendre. Grégory s’est imaginé qu’ils avaient tous les trois une relation fraternelle. Que Will voyait Grace comme une sœur, et non comme une femme. Du jour au lendemain, il a vu ses représentations voler en éclats et il reporte toute la faute sur Will et Grace. Il les imagine avoir une relation bizarre, sans aucun sens, sur un coup de tête. Juste pour s’amuser. A croire qu’il ne lui vient pas à l’esprit qu’ils peuvent avoir des sentiments autre que des sentiments amicaux ou fraternels.

-Tu as vraiment été aveugle toutes ces années, hein ? Soupiré-je, dépitée. Les Opaline sont décidément bien aveugles. J’espère que ce n’est pas héréditaire.
-De quoi tu parles ? Ne comprend visiblement pas Grégory. Je crois que je vais devoir le pousser à prendre rendez-vous chez l’ophtalmo.
Will a toujours été amoureux de Grace. Lui avoué-je alors qu’il me regarde avec surprise. Quand je vous ai tous rencontré, il ne m’a pas fallu longtemps pour le remarquer. Ca se voyait à son regard… Et aussi parce qu’il crevait de jalousie quand Grace sortait avec Arthur. Gabriel et Gideon le savaient aussi. Je me doutais que tu ne le réalisais pas vraiment, donc je ne t’en ai jamais parlé, mais je ne pensais pas que tu étais autant dans le déni.
-Arrête, tu me fais marcher !
-Pas du tout. Réfléchis un peu, et tu comprendras que je dis la vérité. Tu l’aurais vu toi-même si tu n’avais pas été aussi aveugle ou si tu n’avais pas l’esprit aussi fermé. Et si tu veux mon avis, toi qui es persuadé que Will t’a trahi… Si, durant toutes ces années, Will n’a jamais rien tenté… C’est sans doute par amitié pour toi. Lui signalé-je, alors que je vois à son visage qu’il est en train de réfléchir. J’ignore ce qui a fait qu’il a finalement avoué ses sentiments à Grace, mais il est amoureux d’elle depuis l’enfance et c’est seulement maintenant qu’il a fini par craquer. Tu crois vraiment que c’est l’attitude de quelqu’un qui a envie de trahir son meilleur ami ?
-Non… Pas vraiment… Finit-il par admettre, dans un soupir las. Dépité, il se laisse tomber sur une chaise. Cela ne me réjouit pas de le voir ainsi, mais je suis soulagée. Au moins, on avance.
-Will ne fera jamais de mal à Grace. Lui assuré-je, bien décidée à faire accepter la situation à Grégory. Et tu devrais le savoir pourtant, toi qui le considère comme un frère. Je t’ai toujours vu faire la grimace quand il s’agissait des relations amoureuses de ta sœur, mais dis-moi, si même Will ne trouve pas grâce à tes yeux, qui le pourra ? Lui demandé-je, alors qu’il semble ailleurs. Et je te signale également que si tu avais été plus observateur, tu aurais vu que Grace est plus épanouie ces dernières semaines… Voire mois.
-Tu étais au courant pour eux ? Me demande-t-il dans un soupir.
-Non, mais je me doutais que ta sœur voyait quelqu’un. Ca se voit qu’elle rayonne. Lui dis-je, avant d’ajouter. Tu devrais vraiment t’excuser auprès d’eux. Ce sont ta sœur et ton meilleur ami, leur histoire ne devrait pas vous séparer. C’est une merveilleuse nouvelle qu’on devrait célébrer. Et… Je t’avoue que j’aimerais que notre enfant connaisse son oncle et sa tante.
-Oui, tu as… Commence-t-il, avant que ses yeux s’arrondissent de stupeur. Attends, tu as dit quoi ?!

Grégory

Après ma discussion avec Alice, j’ai préféré attendre quelques jours pour laisser reposer la situation… Et pour réfléchir aussi.
J’ai encore du mal à me faire à l’idée que Will et Grace sont ensembles. Ca me semble tellement absurde. Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que leur relation évolue ainsi ? Comment ont-ils pu passer de l’amitié à l’amour ? Alice dit que Will a toujours aimé Grace… C’est vrai qu’en y réfléchissant, il a toujours eu une certaine tendresse envers elle… Mais de l’amour ? Je n’aurais jamais pu l’imaginer…
Et Grace ? Qu’en est-il pour elle ? Comment ses sentiments ont évolué ? L’aimait-elle aussi depuis tout ce temps ?
Quand j’y réfléchis, assis là sur un banc du parc de San Myshuno, je me souviens qu’ils ont toujours eu une certaine complicité tous les deux. Cela me semblait normal, Will était mon meilleur ami, il était également ami avec Grace. Dans le groupe, il a toujours été plus proche de Grace que des autres. Et pendant tout ce temps, il était en réalité amoureux ?

Je soupire, alors que je sens un mal de tête arrivé. Alice dirait sûrement que je réfléchis trop. Elle n’a pas arrêté d’être sur mon dos, insistant pour que je rappelle Will ou Grace. Je sais que c’est à moi d’arranger la situation, mais j’avais besoin de temps pour digérer tout ça.
Soudain, j’aperçois Will qui vient me rejoindre. Dès que je le vois, c’est plus fort que moi, je me sens tendu. Les images de cette journée me reviennent en mémoire. Quand je les ai découvert tous les deux, ne comprenant pas comment ils pouvaient s’embrasser, comment ils pouvaient avoir envie de faire ce qu’ils s’apprêtaient à faire.
-Salut. Me dit-il simplement, le visage fermé, alors qu’il me fait dorénavant face. Je suis surpris de le voir seul. Quand je l’ai appelé ce matin, je lui ai dit que je souhaitais leur parler à tous les deux. Il ne semble pas ravi de me voir non plus, mais ça, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.
-Salut… Soupiré-je, ne sachant pas quoi dire d’autres. Je croyais que tu viendrais avec Grace. Lui avoué-je, après un bref silence durant lequel il s’est installé à côté de moi sur le banc.

-Elle nous rejoindra un peu plus tard. M’informe-t-il avec prudence. Il ne sait pas comment agir avec moi, ni à quoi s’attendre. Je vois la méfiance dans son regard. J’ai jugé que c’était préférable.. Juste au cas où. Ajoute-t-il ensuite après une hésitation, ne sachant pas s’il devait me dire la vérité.
J’ai mon cœur qui se serre. Je n’ai pas besoin qu’il en dise plus. Il lui a demandé de venir plus tard, pour que lui prenne la température. Il cherche à la protéger.
La protéger de moi.

-Je.. Je vois. Déglutis-je, me sentant soudainement minable. Néanmoins, quand je regarde Will, je ne peux m’empêcher d’éprouver de la rancœur. Je n’arrive pas à déterminer pourquoi, ni d’où elle peut venir. Je repense aux arguments sensés d’Alice, au fait qu’il est stupide de me sentir trahi par Will juste parce qu’il sort avec ma sœur, mais c’est plus fort que moi.
Un silence s’installe entre nous. Je le regarde un instant, il ne semble pas à son aise. Je finis par détourner le regard, pour fixer mon regard sur un point au loin. Je ne sais pas par où commencer. Ce n’est pas facile de parler à cœur ouvert quand on a l’esprit dans le brouillard.

-Je.. Je pensais que Grace serait là… Bredouillé-je, l’air ailleurs, ne sachant pas quoi dire d’autres. C’est la première chose qui m’est passé par l’esprit. Peut-être parce que cela révèle une réalité bien douloureuse.

-Tu lui as fait beaucoup de mal. Me répond simplement Will, bien que j’entends qu’il a la gorge noué. Il n’aime pas cette situation, elle lui fait du mal, à lui aussi. Tu n’as pas été tendre avec elle, elle s’est sentie insultée par son propre frère. Ajoute-t-il ensuite, avec honnêteté, et mon cœur se serre encore davantage. Ce que je regrette le plus dans cette situation, c’est d’avoir fait du mal à ma sœur. Elle… Elle n’arrête pas de pleurer depuis ce jour-là. Avoue-t-il, avant de marquer un temps d’arrêt. Il se râcle la gorge, comme pour se redonner une contenance. Quand tu nous as appelé, on ne savait pas à quoi s’attendre. Je… je peux encaisser, mais pas Grace… Je veux juste la protéger.
-Je regrette ce que j’ai dit à Grace. Lui soufflé-je, finalement, et je vois Will se détendre. Les mots ont dépassé ma pensée. Ajouté-je, avant qu’un nouveau silence s’installe entre nous.
-Grégory, je peux t’assurer qu’on ne voulait pas que tu l’apprennes comme ça. Finit par rompre le silence Will. Je le regarde, me demandant ce qu’il va pouvoir dire. On voulait en discuter calmement avec toi et Alice. Ce jour-là… On avait décidé qu’il était temps de te dire la vérité.
-Vous deux… Ca fait combien de temps ? Soufflé-je, finalement, l’air las.
-Depuis fin octobre. M’avoue-t-il, alors que je suis surpris par sa réponse.

-Depuis tout ce temps ?! M’exclamé-je avec stupéfaction. Je suis vraiment aveugle, je n’ai absolument rien vu depuis plus de 5 mois. Pourquoi n’avoir rien dit ?
-Tu as vu ta réaction ? Soupire-t-il en réponse, alors que j’ai du mal à réaliser. Au début, on avait besoin de temps pour nous habituer à notre nouvelle situation, pour construire notre couple. Grace avait aussi besoin de temps pour mettre de l’ordre dans ses sentiments. Ajoute-t-il, en toute transparence. Et aussi… Je te connais par cœur. Je sais que la vie amoureuse de Grace est un sujet sensible pour toi, et tu ferais sans doute la grimace quand tu apprendrais que nous sommes ensemble. Je me suis dit que si on attendait un peu, tu verrais que notre couple est solide et que ça permettrait de faire passer la pilule plus facilement. Là-dessus, je me suis bien trompé.
Il soupire une nouvelle fois. Il prend sa tête entre ses mains. Il est tendu, il doit certainement repenser à cette journée. Je n’ose pas imaginer comment devait être la situation de leur côté. Ces derniers jours ont du être difficiles pour eux. Par ma faute.
Puis, je l’observe avec perplexité. Je vois Will sous un autre angle. Je remarque qu’à chaque fois qu’il parle de Grace, qu’il prononce son nom, le ton de sa voix change. Sn regard aussi. Comment n’ai-je pas pu le voir avant ?
-Tu l’aimes vraiment, hein ?

-Je… Je suis complètement fou d’elle. Finit-il par m’avouer dans un soupir. Il n’ose pas me regarder dans les yeux. Il a sans doute peur de ma réaction. Mais tout dans son attitude montre qu’il dit la vérité.

-Alice m’a dit que c’est le cas depuis toujours. Ajouté-je ensuite, tandis que je me perds dans mes pensées. Will m’a toujours caché ce qu’il ressentait réellement. Il a toujours été une oreille attentive quand j’en avais besoin, mais je réalise qu’il ne s’est sans doute jamais senti suffisamment en confiance pour me dire la vérité.
Et je crois que c’est ça qui me blesse. Il ne me faisait pas confiance.

-Elle a l’œil… Me dit-il, comme pour confirmer ses dires.
-Pourquoi ne m’avoir rien dit ? Lui demandé-je sans attendre. Cette question me brûle les lèvres, je me devais de la poser. Je ne veux plus de secret.
-Tu me vois te dire « Hey Greg ! Au fait, je suis amoureux de ta sœur ! » ? Semble sceptique Will, un peu surpris par ma question.
-Et pourquoi pas ?
-Greg… Je ne voulais pas prendre le risque de perdre ton amitié. Soupire-t-il en réponse. Au début, je ne réalisais pas vraiment mes sentiments pour elle. Finit-il par m’avouer, se replongeant dans ses souvenirs. C’est quand elle est sortie avec Arthur que j’ai compris. Je… Je ne pouvais rien dire. J’avais trop peur de perdre Grace, de te perdre toi… Comment aurais-tu réagi si je t’avais avoué être amoureux de ta sœur, et de souffrir de la voir avec un autre ? J’étais persuadé être coincé dans la friendzone, de n’avoir aucune chance avec elle. Je ne voulais pas, en plus, prendre le risque de perdre mon meilleur ami. Alors, j’ai préféré tout garder pour moi et essayer d’oublier mes sentiments.
-C’est pour ça que tu as vu cette fille, de ta fac. Commencé-je à comprendre, rassemblant les pièces du puzzles. Je me souviens qu’il me disait que cette fille n’était pas importante. Je me souviens aussi qu’au lycée, il n’avait absolument aucune envie de sortir avec une fille à cause de son père. Et soudain, je réalise que j’avais une image faussée de Will : j’imaginais qu’il n’avait aucune envie de s’engager avec qui que ce soit. Quand je l’ai vu avec Grace, j’ai cru qu’il la considérait comme cette fille.
-Je voulais oublier Grace, cette fille voulait s’amuser. Hausse-t-il simplement les épaules. Elle savait que j’étais amoureux d’une autre, mais elle m’avait convaincu que nous voir me permettrait d’oublier. Ou que ça me permettrait de « m’entrainer » pour être un meilleur amant pour cette autre fille si jamais la situation venait à changer. Soupire-t-il, dépité par ce qu’il est lui-même en train de raconter. Qu’est-ce que j’ai été bête. Je me souviens même plus de son nom.

-Et qu’est-ce qui s’est passé avec Grace ? Tu disais être persuadé de n’avoir aucune chance avec elle.. Qu’est-ce qui a changé ? Lui demandé-je, essayant de reconstituer les événements. Je sais qu’il ne voyait plus cette fille en octobre, et ce, depuis un moment. Il n’avait pas voulu venir avec elle au mariage. Je comprends mieux pourquoi, à présent.
-J’ai fini par craquer. Elle a reçu un message de son abruti de voisin, et j’ai craqué. Me répond-t-il, toujours en jouant la carte de la transparence. Je crois que ça a fini par me bouffer de tout garder pour moi. Il fallait que ça sorte. Je lui ai dit que je l’aimais, et je suis parti. Je me suis dit que j’allais m’absenter de sa vie quelques temps, le temps que ça se tasse… Mais elle m’a rattrapé. Et voilà, où nous en sommes aujourd’hui.
Il s’arrête. Je ne réponds rien, trop perdu dans mes pensées. Je réalise combien Will a du en baver durant toutes ses années. Vivre tous les jours en cachant ses sentiments à tout le monde, tout en côtoyant régulièrement la personne qu’il aime… Je n’ose pas imaginer ce qu’il a du endurer.
Et je n’ai pas su être là pour lui.

-Je peux t’assurer que je n’ai rien prémédité. Ajoute-t-il ensuite. Absolument rien… Mais je l’aime, et elle m’aime aussi. On a prévu de s’installer ensemble. M’annonce-t-il ensuite, après une brève hésitation. Je me contente d’hocher la tête en guise de réponse.
-Je… Je suis vraiment un ami en carton. Soupiré-je, dépité par mon attitude qui a conduit mon meilleur ami et ma sœur à ne pas avoir confiance en moi. En fait, je crois que, ce qui m’a le plus blessé dans l’histoire, c’est de constater que vous ne me faites absolument pas confiance.
-Je.. Je suis désolé. Souffle Will. Je.. J’ai laissé mes peurs prendre le dessus, je dois t’avouer. Mais… Mais ne blâme pas Grace pour ça. Elle a toujours voulu te dire la vérité. Elle était persuadée que tu prendrais bien la nouvelle.
-Elle a du être bien déçue, dans ce cas. Soufflé-je, dépité de constater que j’ai déçu ma sœur. Will… Je te dois des excuses. Je suis désolé pour ma réaction, pour ce que j’ai bien pu te dire ce jour-là. J’ai vraiment abusé.

-Ca, je te le confirme. Me répond-t-il, mais sans aucune animosité. Au contraire, je perçois une note d’humour dans le son de sa voix.
-On dit que nos amis sont une deuxième famille… Je me mets à réfléchir à voix haute. Mais quand on regarde notre bande, c’est même plus une deuxième famille. Bougonné-je, alors que Will se met à ricaner face à ce constat. Mon meilleur ami et ma sœur… J’ai l’impression d’être dans un épisode de Friends.
-Le pire, c’est que tu détestes le personnage de Ross. Me rappelle Will sur un ton taquin, alors que je me fige d’effroi à ce souvenir.
-Oh purée, je suis Ross ! M’exclamé-je, outré, alors de me figer soudainement. Au loin, j’aperçois une silhouette que je connais bien. Mon coeur se serre quand je remarque qu’elle n’ose pas s’approcher.
-Je crois qu’elle t’attend. Me signale Will avec bienveillance. Vas-y et prenez votre temps. Je vous attends ici.

Après une hésitation, je finis par me lever du banc pour aller rejoindre ma sœur à côté de l’étang. Plus je me rapproche, plus je remarque le malaise de Grace. Elle semble hésitante, ne sait pas si elle peut venir à ma rencontre. Elle ne sait pas comment agir avec moi, ni ce que je vais bien pouvoir lui dire.
Et cela me fait mal au cœur de constater cela. J’ai vraiment été un idiot, et je l’ai profondément blessé. Moi qui ait toujours voulu la protéger, je réalise que c’est moi qui lui ait fait énormément de mal.
J’accélère le pas. La voir ainsi m’est insupportable. Il faut que j’arrange la situation.

Ainsi, dès que je suis face à Grace, je n’hésite pas une seconde. Alors qu’elle se montre méfiante, je m’empresse de la prendre dans mes bras. Je la sens tendue, surprise par mon geste qu’elle n’attendait pas. J’attends un peu, et je sens qu’elle se détend petit à petit.
-Je suis désolé, Grace. Lui soufflé-je, alors qu’elle ne me dit rien. J’ai été stupide. Je t’ai fait du mal, alors que je veux juste que tu sois heureuse… Je suis désolé.
Elle ne répond toujours rien. Je pense qu’elle a la gorge trop nouée pour prononcer le moindre mot. Au lieu de ça, elle se contente de resserrer son étreinte.
-Il va sans doute me falloir un peu de temps pour que je m’y fasse complètement.. Mais, je suis bien obligé d’admettre que tu ne pouvais pas trouver mieux que Will. Je vous souhaite d’être heureux, tous les deux.
-Vrai.. Vraiment ? Me souffle-t-elle, difficilement, soulagée de voir la situation s’améliorer entre nous.
-Oui, vraiment. Vous avez ma bénédiction. Plaisanté-je, alors que je sens qu’elle sourit également.

-Comme si on avait besoin de ta bénédiction. Me répond-t-elle, sur un ton un peu plus léger.
-Au fait Grace… J’ai quelque chose à t’annoncer. Lui dis-je, le coeur soudain en joie à l’idée de lui partager la plus grande nouvelle de ma vie.
-Quoi ?
-Tu vas être tata. Avoué-je, un grand sourire aux lèvres. Elle s’écarte de moi, me regarde avec stupeur, avant de me reprendre dans ses bras en sautillant de joie.

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 21

Le temps a passé depuis le Nouvel An. Le printemps a pris la place de l’hiver, et les températures se réchauffent : enfin, je n’en pouvais plus du froid et de l’hiver ! J’aime bien cette saison, mais à petite dose : j’ai grandi dans un désert, je ne suis pas naturellement équipée pour supporter le froid bien longtemps.
Avec Will, notre relation est toujours au beau fixe. Nous n’en avons pas encore parlé aux autres. Nous ne doutons pas de la solidité de notre couple, mais nous apprécions notre petite bulle et nous avons envie d’en profiter encore un petit peu avant que tout le monde soit au courant.
Et je dois avouer, cela a fini par nous amuser de faire semblant d’être de simples amis devant les autres. Surtout quand ils s’amusent à nous charrier à propos de notre célibat, nous les « deux derniers célibataires du groupe », ou à tenter de nous présenter leurs connaissances.

Bonjour. Salué-je Will en allant le rejoindre dans la cuisine après m’être levée. Je souris en le voyant encore une fois aux fourneaux pour préparer le petit-déjeuner.
-Bonjour. Bien dormi ? Me demande-t-il avec bonne humeur. Je confirme aussitôt en l’interrogeant sur ce qu’il nous prépare de bon. Œufs brouillés, du bacon et des toasts grillés !
-J’ai de la chance d’avoir un cordon bleu à la maison. Salivé-je déjà davantage.
Depuis notre première nuit passée ensemble, Will passe davantage de temps dans mon appartement. Je dors parfois chez lui, mais comme il vit dans un studio, c’est bien plus confortable de nous retrouver chez moi. Au fil du temps, Will est souvent ici, et ne rentre que rarement chez lui. Par moment, j’ai quasiment l’impression qu’il vit ici.

-J’espère que tu aimeras en tout cas. Se contente-t-il de me répondre tandis que je m’assois sur un tabouret pour le regarder cuisiner.
-Je me fais pas de soucis pour ça. Lui réponds-je, appréciant la vue de mon homme en train de cuisiner avec seulement un caleçon sur le popotin.
Notre relation avance à son rythme, mais j’ai également conscience que les choses se sont accélérées entre nous. En toute honnêteté, je pense que Will se serait déjà installé ici si notre relation n’était pas encore secrète. Sans doute dû au fait que nous nous connaissons déjà depuis des années. Mais cette évolution ne me dérange pas. J’aime que Will soit avec moi au quotidien et le retrouver le soir quand je sors du travail. J’ai toujours un pincement au cœur quand il rentre chez lui, notamment le dimanche pour s’éclipser avant ma soirée film avec mon frère. Il a beau revenir ici dès le lundi, cela me fait toujours un petit quelque chose. Et mon lit me semble bien vide sans lui à mes côtés.

-Ca va, tu profites bien de la vue ? Plaisante soudainement Will, ayant remarqué que je l’observe avec attention.
-Je ne vois absolument pas de quoi tu parles. Nié-je aussitôt, faisant mine de regarder ailleurs. Suite à ma réponse, Will laisse échapper un petit rire, nullement dupe. Mais j’aime bien quand tu es en congé, je profite un peu plus de toi avant d’aller bosser. Ajouté-je ensuite, appréciant en effet de le voir ce matin alors que nous sommes en semaine. D’habitude, il est déjà parti quand je me lève.
-J’aime bien aussi passer du temps avec toi avant que tu partes bosser. Me répond-t-il en mettant ses préparations dans une grande assiette.
-J’espère bien. Mais n’hésite pas à faire comme chez toi quand j’irai à mon entrainement. Je veux pas te chasser…
-Je sais. Me sourit-il. Je pensais faire quelques courses pendant ton absence, et en profiter pour changer la pile de ta sonnette. Ca fait quelques jours qu’elle ne fonctionne plus. Enfin, si ça te dérange pas.
-Fais toi plaisir. Me contenté-je de lui répondre. Honnêtement, si c’est moi qui doit m’occuper de changer la pile de la sonnette, ce ne sera toujours pas fait l’année prochaine.

Une fois que Will a terminé de cuisiner, nous nous installons à table pour commencer notre petit déjeuner. Le repas a beau être simple, je me régale. Les odeurs durant la cuisson m’ont ouvert l’appétit et je me retiens de tout engloutir en 30 secondes. Je n’ai pas envie de passer pour une gloutonne.
-Au fait, puisqu’on parlait des congés, j’ai réussi à poser pour le voyage. Annoncé-je alors à Will en faisant référence à nos vacances en amoureux au Mont Komorebi, prévues pour dans quelques mois.
-Ah ? Ton coach les a accepté ?
-Ouep. On n’a pas de match durant cette période, donc pas de problème. Tu as réservé d’ailleurs ?
-Pas encore, j’attendais que tu me confirmes pour tes congés. Mais je m’en occuperai cette après-midi. Mais ça devrait être bon, j’ai regardé hier et le logement était toujours disponible.
-Super ! M’enthousiasmé-je, pressée de pouvoir profiter de cette escapade en amoureux. Je rêve de retourner là-bas, et avec Will, cette perspective est encore plus réjouissante !

-Au fait… Commencé-je, après un instant de réflexion. Je me disais qu’il serait peut-être temps de dire aux autres que nous sommes ensemble? Suggéré-je, un peu hésitante. Je sais que Will craint la réaction de mon frère et j’ai repoussé cette demande car j’étais inquiète qu’il ne refuse. Mais je me dis que nous ne pouvons pas cacher la vérité à nos proches indéfiniment. Notre couple est solide, tu passes même presque tout ton temps ici… Gideon est même déjà au courant, et ce n’est qu’une question de temps avant que les autres ne le découvrent aussi… Et puis, avec nos vacances au Mont Komorebi, cela va de toute façon paraitre suspect que nous soyons absents, tous les deux en même temps et…
-Tu as raison. Me coupe-t-il avec un sourire amusé, comme s’il avait deviné mon inquiétude injustifiée. Il s’empresse alors à me tendre la main sur la table, pour que je m’en saisisse aussitôt. J’y pensais aussi. Cela n’a plus de sens de garder le secret à présent. Je pensais qu’on pourrait l’annoncer à ton frère, dans un premier temps. Vu que cela risque d’être délicat avec lui, autant commencer par lui…
-Je suis d’accord, mais en l’annonçant à lui et Alice en même temps. S’il râle, elle saura le tempérer. Elle sera certainement heureuse pour nous, il n’aura pas d’autres choix que de suivre le mouvement. Ajouté-je, et Will acquiesce aussitôt. La perspective d’annoncer à mon frère m’inquiète un peu, mais je suis persuadée qu’il prendra bien la nouvelle. Il ne veut que mon bonheur après tout, et je n’ai jamais été aussi heureuse qu’auprès de Will. Il fera peut-être la soupe à la grimace mais cela devrait aller.

Nous finissons tranquillement notre petit-déjeuner en discutant de tout et de rien. C’est un moment tout simple, mais tellement agréable. Pas besoin d’artifices, juste de profiter de cet instant présent. Avec nos horaires en décalés, nous ne passons généralement que quelques heures le soir ensemble, donc pouvoir passer la matinée entière avec lui est un véritable bonheur.
Après le repas, Will s’empresse de débarrasser la table, puis commencer à laver la vaisselle sans attendre.

-Tu n’es pas obligé de faire la vaisselle, tu sais. Lui signalé-je avec un air amusé, tout en le regardant faire. Après tout, il n’habite pas vraiment ici, il n’a pas à s’occuper des tâches ménagères. Je peux m’en occuper.
-Cela ne me dérange pas. Et puis, je te connais, la vaisselle risque de rester trainer dans l’évier pendant un moment. Me taquine-t-il ensuite, ce à quoi je réponds par un simple, mais efficace, tirage de langue.
-Cela doit être dur pour toi de voir du linge trainer dans l’appart’ à longueur de journée. Le taquiné-je ensuite, ayant généralement tendance à poser un vêtement dans un coin jusqu’au moment où je me décide à aller à la laverie. Ou à le ranger.
-Je suis bien obligé de prendre sur moi. S’il n’y a plus de linges qui trainent chez toi, les autres auraient grillé direct que nous sommes ensemble. Plaisante à son tour Will, ce qui ne manque pas de me faire rire.

-Tu vas finir par en avoir marre de mon côté bordélique. Soufflé-je, plus sérieusement. Je sais qu’il est bien plus carré que moi : il aime que les choses soient bien rangées à leur place et que tout soit niquel. Personnellement, je m’en fiche. Je laisse trainer, fais autre chose, et je m’y mets seulement quand j’y pense. Je dois avouer que parfois ça m’inquiète. Mon attitude pourrait l’agacer, à force qu’il soit obligé de toujours passer derrière moi pour ranger mon bazar.
-Mais non. M’assure-t-il en se rapprochant de moi pour tenter de me rassurer. Je me suis engagé en connaissance de cause, et je t’aime pour tes qualités et tes défauts.
-Qu’en bien même, ça pourrait devenir difficile à vivre pour toi… Même si j’essaie de faire des efforts…
-Que tu fasses des efforts me suffit. M’assure-t-il, avant d’ajouter sur un ton plus taquin. Et puis, si tu continues à te balader dans cette tenue, je ne pourrai pas t’en vouloir bien longtemps.

-Pfff, t’es bête. Ne puis-je m’empêcher de pouffer de rire. Tu voudras peut-être récupérer ta chemise un jour d’ailleurs…
-Pas la peine, elle te va bien mieux qu’à moi. M’affirme-t-il avec un sourire qui me donne envie de l’embrasser.
-Peut-être, mais quand même…
-T’inquiète, des chemises blanches, j’en ai d’autres.
-Sinon, je me disais… Ajouté-je, plus hésitante, mais malgré tout sûre de moi. Cela fait quelques temps que j’ai cette idée en tête, et j’espère qu’il sera d’accord et qu’il ne trouve pas cela trop rapide. Vu que tu passes déjà la plupart de ton temps ici et que tu as même caché des affaires à toi dans le bureau.. Enfin, après qu’on ait parlé de notre couple aux autres, à la famille… Tu… Tu voudrais venir vivre ici ? Genre, vraiment vivre ici ? Lui demandé-je alors qu’il me sourit aussitôt.
-Avec plaisir. Accepte-t-il sans la moindre hésitation.
-Tu.. Tu es sûr ? Lui demandé-je, surprise qu’il n’y réfléchisse même pas un peu.
-Oui. J’ai envie de vivre avec toi et comme tu l’as dit, je passe tellement de temps ici que c’est comme si j’avais déjà emménagé. Rendre mon studio n’est qu’une formalité. M’assure-t-il sans perdre son sourire, avant d’ajouter tout en s’approchant de moi pour glisser ses doigts dans le col de ma chemise. Et je dois avouer que je suis incapable de te dire non quand tu es dans une tenue aussi légère. Me susurre-t-il alors que je ne peux m’empêcher de glousser comme une andouille.

Sans attendre davantage, il s’empresse de me prendre dans ses bras et de m’embrasser. Je me sens si légère en cet instant. Avec Will, tout est si simple, si évident. Je n’ai pas le moindre doute nous concernant. Nos projets ensemble me réjouissent, j’ai tellement hâte qu’ils se concrétisent ! L’idée de partager officiellement ma vie avec lui me met tellement en joie que j’ai envie de le crier sur tous les toits !
Mais dans un premier temps, j’ai très envie de fêter notre futur emménagement avec Will. Et si j’en juge par ses baisers passionnés, je pense qu’il a la même idée en tête…

-C’est quoi ce bazar ?! S’écrit brusquement une voix que nous connaissons bien, suivi du bruit d’une porte qui claque.

Nous sursautons aussitôt avec Will, surpris par cet arrivée inattendue. Je vois Will pâlir à vue d’œil et je me sens soudainement très mal. Je m’empresse de reboutonner ma chemise que Will avait déjà entrepris de déboutonner, et je me retourne pour faire face à mon frère, qui est visiblement très, très énervé.
-Grég.. Grégory ? Qu’est-ce que tu.. tu fais là ? Bredouillé-je, terriblement mal à l’aise. C’est absolument pas comme ça que je voulais qu’il apprenne que nous sommes ensemble et je ne sais absolument plus où me mettre.
-Je suis venu te rapporter ça ! Me répond-t-il avec colère, en me montrant un sac qu’il s’empresse de balancer dans un coin de l’entrée. Je devine qu’il s’agit de restes du déjeuner d’hier, où j’ai mangé à la maison avec Maman et Grégory. Maman a insisté pour que j’emmène des restes, en sachant que je déteste cuisiner… Visiblement, j’ai du les oublier là-bas… J’ai sonné mais comme ça ne répondait pas, je me suis dit que j’allais juste ranger ça et repartir ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne suis pas déçu du voyage ! Je vois que ça s’amuse bien ici !!
-Grég, calme-toi, on peut tout t’expliquer… Tente d’intervenir Will en se mettant entre mon frère et moi.

-Tais-toi ! Je veux rien savoir ! Le coupe aussitôt Grégory, et avec une telle virulence que même Will semble en être surpris. Lutin, je t’aurais jamais cru capable de faire ça ! S’écrit-il ensuite en direction de Will alors que nous sommes tous les deux totalement dépassés par la situation. Tu fais le mec bien sous tout rapport, mais tu n’hésites pas à te taper la sœur de ton soi-disant meilleur ami ! Non mais sérieusement quel pote ferait ça ? On t’a jamais dit que les amis ne sont pas censés séduire pour s’envoyer la sœur de leur pote ? Continue-t-il de s’énerver alors que mon cœur se fend face aux paroles de mon frère qui ne sont valorisantes ni pour Will, ni pour moi. Il t’est passé quoi par la tête sérieusement ? Hein ? Il t’est passé quoi par la tête pour que tu te dises que c’est une bonne idée de te taper Grace ?
-Calme-toi, tu parles de ta sœur quand même ! Lui rappelle Will alors que Grégory parle de moi comme si mon opinion ne comptait pas dans l’histoire.

-Justement ! J’aurais jamais cru que, toi, mon meilleur ami, celui que j’ai choisi comme témoin à mon mariage, tu me poignarderais dans le dos en séduisant ma sœur pour te la faire ! Poursuit-il dans sa tirade alors que je me demande comment mes jambes parviennent encore à me tenir debout alors que j’ai l’impression défaillir.
-Je te rappelle juste que Grace est une adulte qui fait ses propres choix ! Réplique sans attendre Will, avant d’ensuite ajouter plus calmement. On ne voulait pas que tu l’apprennes comme ça, mais on s’aime…
-Tu penses vraiment que je vais gober ça ? S’en-tête mon frère, alors que je comprends qu’il est trop aveuglé par la colère pour entendre quoi que ce soit. Aucune discussion ne sera possible tant qu’il sera dans cet état.
-Grégory, attends moi deux minutes. Je vais m’habiller et on va aller faire un tour… Tenté-je alors, espérant qu’il finisse par retrouver la raison.
-Non ! Refuse-t-il vivement, son regard me lançant des éclairs. Et puis, toi franchement, t’as rien trouvé de mieux que t’envoyer en l’air avec mon meilleur ami ? Tu prends le risque de faire voler en éclats notre groupe d’amis juste pour ton plaisir personnel ! Tu pouvais pas te contenter du premier crétin du coin pour te faire…
-GREG ! Tu vas trop loin ! Le coupe brusquement Will qui contient son agacement, alors que le mal est déjà fait. Je suis abasourdie par les propos de mon frère et je ne sais absolument pas quoi répondre alors que le monde semble s’effondrer sous mes pieds. C’est de ta SOEUR dont tu parles!! Tu te rends compte un peu de ce que tu es en train de dire ?!

-Roh vous me soûlez tous les deux ! Ne semble pas vouloir se calmer Grégory. Franchement vous me décevez, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! Amusez-vous bien tous les deux, reprenez là où vous en étiez, j’en ai plus rien à moudre ! Je veux plus vous voir. Lâche-t-il avant de faire demi-tour pour quitter en vitesse mon appartement.
-Grég… Tenté-je faiblement, la voix tremblante, à deux doigts de craquer, mais il se contente de claquer violemment la porte derrière lui sans même se retourner. Mon cœur se brise dans ma poitrine et je ne comprends pas comment la situation a pu dégénérer ainsi.

Le silence est lourd dans l’appartement, la tension aussi. Maintenant que Grégory est parti, je sens tout le stress, l’adrénaline, redescendre d’un coup.
C’est trop pour moi. Je ne peux me retenir. Je me mets à pleurer, et j’ai l’impression que je ne pourrai jamais m’arrêter. Will s’approche aussitôt de moi pour me prendre dans ses bras, pour essayer de me consoler suite à cette violente dispute avec mon frère. Un bref regard vers lui, et je remarque qu’il a également les larmes aux yeux. Lui aussi doit avoir le cœur brisé.
-Je… je suis vraiment désolé Grace… Me souffle-t-il finalement, au bout de quelques minutes, alors que mes sanglots semblent se calmer.
-Je.. Je n’aurais jamais cru qu’il réagirait ainsi. Lui avoué-je, me réfugiant dans ses bras, m’accrochant à lui comme si ma vie en dépendait. Certes, il nous a surpris, c’était pas l’idéal… Mais quand même… Je ne l’aurais imaginé capable de me dire ça… De nous dire ça… Bredouillé-je, à deux doigts de me remettre à pleurer. Je me rends compte que mon frère, mon propre frère, m’a profondément déçue.
-Laisse lui quelques jours… Il va bien finir par se calmer. Me souffle alors Will, essayant de me consoler alors que je le sens tendu. J’ai l’impression qu’il essaie également de se rassurer lui-même. Et tu verras, quand il se sera calmé, il viendra s’excuser.
-Je… j’espère juste… J’espère juste que je ne l’ai pas perdu… Lâché-je alors que je me remets à pleurer de plus belles.