Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 17

La soirée entre amis est vite arrivée. La première depuis que nous sommes ensemble avec Will. Je suis un peu nerveuse à l’idée que nous soyons tous réunis, inquiète que les autres découvrent en un clin d’œil notre petit secret. Will a tenté de me rassurer : si nous agissons comme à notre habitude, tout devrait bien se passer. « Comme nos anciennes habitudes », l’ai-je aussitôt corrigé. Si je l’embrasse pour lui dire bonjour, je doute que ça paraisse normal aux yeux de nos amis.
Mon frère et Alice sont les premiers à arriver, suivi de près par Will. Comme d’habitude, Gabriel et Gideon sont les derniers à arriver. Je n’ai pas manqué de charrier mon cousin qui n’est jamais fichu d’être à l’heure, et il a décrété qu’il allait bouder le reste de la soirée.
Du coup, au moment du repas -préparé par Will après qu’il ait insisté, et secondé par Grégory-, Gabriel décide d’aller manger sur le canapé tout seul. Certes, il n’y a pas assez de place autour de ma table, mais quand même !

-Roh aller ! C’est la première soirée qu’on passe tous ensemble depuis le retour de Grégory et Alice, tu pourrais venir avec nous ! Lui fais-je remarquer, alors que je ne peux m’empêcher de m’amuser de la situation.
-Non, je boude !
-Aller, viens me tenir compagnie debout ! Intervient à son tour Gideon, mais même lui ne parvient pas à dérider Gabriel.
-Finalement, on aurait peut-être pas du rentrer. On était bien en vacances. Plaisante à son tour mon frère, et Alice s’empresse de confirmer les propos de Grégory.
-J’en connais deux qui vont s’empresser d’acheter deux billets d’avion pour retourner fissa à Sulani. Renchérit Will. D’ailleurs, c’était comment là-bas ?

-C’était génial, vraiment dépaysant ! Lui répond Alice avec enthousiasme. Il n’y a pas une journée où on ne s’est pas extasié devant les paysages. Et les locaux sont vraiment très sympathiques et accueillants. C’est comme sur les photos de mariage de vos parents. Ajoute-t-elle ensuite en nous désignant Grégory et moi.
-Attention à ne pas faire tout comme eux. Sinon, vous avez du ramener un petit souvenir de Sulani. Les taquiné-je aussi, ravie d’avoir une nouvelle occasion d’embêter mon frère.
-Qu’est-ce que tu vas raconter encore ? Mord-t-il aussitôt à l’hameçon.
-Tu n’as jamais fait gaffe aux dates ? Les parents se marient, et … Oh comme c’est bizarre ! Neuf mois plus tard, un Grégory est né ! Quelle drôle de coïncidence ! M’exclamé-je joyeusement ce qui ne manque pas de faire rire tout le monde, sauf mon frère, qui affiche une moue blasé.
-Si ça peut te rassurer, tu n’es pas encore prête à être tata car on n’a pas ramené ce genre de souvenir de Sulani. Me répond-t-il sans perdre son air blasé.
-Vous n’êtes même pas drôle !
-Genre, tu es pressée d’être tata !
-Elle est surtout pressée d’apprendre plein de bêtises à son neveu ou à sa nièce. Précise Will sur un ton moqueur tout en se levant pour débarrasser son assiette.
-Exactement ! Je vais lui apprendre comment rendre zinzin son père !

-Fais gaffe, je pourrai très bien te rendre la monnaie de ta pièce ! M’avertit mon frère tout en regardant un truc son téléphone.
-Oh bah pour ça, je suis tranquille ! C’est pas demain la veille que je vais avoir des mioches ! Les tiens seront au lycée que je ne serai toujours pas maman ! Lancé-je en réaction, en essayant d’être la plus crédible possible. Certes, nous sommes loin de vouloir fonder une famille dans l’immédiat avec Will, ni même d’en être au stade d’en discuter, mais je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il y aura une aussi grande différence d’âge entre les enfants de Grégory et les miens. Je me retiens même de jeter un regard vers Will pour jauger sa réaction.
-Roh arrête d’être aussi défaitiste. Me répond mon frère en levant les yeux au ciel. Au fait, tu as le bonjour de Maman. Ajoute-t-il en me montrant l’écran de son téléphone. Je lui indique de lui dire bonjour de ma part.
-Tu vois toujours Kevin au fait ? Me demande Alice, alors que j’aperçois mon frère se tendre à côté de moi.
-Non, il m’a soûlé. Ne tardé-je pas à répondre, dans un demi-mensonge. Ce n’est pas la raison pour laquelle j’ai cessé de le voir, mais il est vrai qu’il commençait à me taper sur le système. Et je n’ai plus envie d’avoir un copain de couette.
-Ne t’inquiète pas, tu trouveras quelqu’un qui te correspond. Se veut rassurante Alice, et j’ai l’impression de devoir faire un effort surhumain pour rester impassible. Si tu veux, j’ai un collègue à la boutique, son frère…
-On peut parler d’autres choses ? Bougonne aussitôt Grégory. D’habitude, son attitude m’aurait fait soupirer, mais je suis bien obligée d’admettre que son côté « grand frère surprotecteur » m’évite de devoir trouver une excuse pour décliner la future proposition d’Alice de me brancher avec quelqu’un.
-Tu sais que ta sœur ne va pas rester célibataire toute sa vie ? Souligne Alice, alors que je profite de cette parenthèse pour débarrasser la table et m’enfuir.
-Oui, mais je préfère ne pas y penser. Et puis, tu le connais pas le frère de ton collègue que je sache, qui sait si c’est pas un abruti.
-Tu préfères peut-être que ce soit un inconnu dans un bar qui vienne la draguer ?
-Stop les amoureux. Finis-je par les interrompre. Je n’ai pas envie d’être la cause d’une dispute entre eux ! Grégory, mêles-toi de tes fesses et Alice, c’est très gentil mais je ne suis pas certaine d’avoir envie d’un rendez-vous arrangé. C’est le malaise assuré. Ajouté-je ensuite à toute vitesse, m’empressant ensuite de changer de sujet. Une partie de SimKart les amis ?

Sans plus tarder, tout le monde accepte et je m’empresse d’allumer la console. Même Gabriel s’est déridé à l’évocation de ce jeu. C’est avec soulagement que la question de ma vie amoureuse semble être oubliée. Mon cousin affirme à qui veut l’entendre qu’il va tous nous battre à plate couture et il ne m’en faut pas plus pour entrer dans son jeu. Je m’empare d’une manette, et avec Gideon et Alice, nous nous lançons dans une partie de SimKart que je me promets de gagner.
Ou du moins, d’arriver sur la ligne d’arrivée avant Gabriel. Juste pour lui rabattre son caquet ! J’ai une réputation à tenir !

Néanmoins, je ne parviens pas à être complètement concentrée. Je n’ai pas assez de manettes pour que nous puissions jouer tous les six. Du coup, Grégory et Will sont restés assis sur les chaises et discutent tous les deux pendant que nous terminons notre partie. Je les observe du coin de l’œil, mais je ne parviens pas à percevoir leur conversation avec le son du jeu et les cris de Gabriel qui se plaint de l’injustice de se prendre une carapace rouge dans les airs. Cela me stresse de ne pas savoir. Et si Will disait quelque chose qui pourrait nous trahir ? Genre, un malheureux lapsus révélateur sur nous deux ? Grégory est bien la dernière personne avec qui faire ce genre de bourde. Il a bien failli se disputer avec Alice juste à cause de ma vie amoureuse, je n’ose pas imaginer comment il réagirait s’il apprenait maladroitement que nous sommes ensemble avec Will.
Moi qui ne me faisait pas particulièrement de soucis, je me mets à craindre la réaction de mon frère.

-Purée j’ai perdu !! S’exclame Gabriel en me faisant sursauter. Je m’aperçois que Gideon a disparu et n’est plus à côté de mon cousin sur le canapé.
-Il est passé où Gideon ? M’étonné-je alors.
-Aux toilettes. Me répond Gabriel dans un haussement d’épaules. Vas-y on relance une partie avant qu’il revienne. Il nous lamine tous à ce jeu, c’est aberrant.
-Mauvais joueur. Me moqué-je aussitôt, ravie qu’il soit arrivé dernier.
-Rigole, tu es avant-dernière je te signale.
-Quoi ?! M’écrié-je, alors que j’entends Alice ricaner à côté de moi. Mais comment ça se fait ?
-T’es à l’ouest ma pauvre. Je sais pas ce que tu as, mais réveille toi cocotte. Me signale Gabriel alors que je me sens soudain mal à l’aise. Finalement, ce n’est peut-être pas Will qui va faire une boulette, mais moi si je continue à si distraite. Ce n’est pas dans mes habitudes, ça !
-Tu vas voir si je suis à l’ouest ! Réagis-je aussi sec, lançant rapidement une nouvelle partie de SimKart. Je vais te mettre la misère !
-Tu rêves ! C’est moi qui vais te faire mordre la poussière !
-Tu n’es pas crédible !
-C’est toi qui me sous-estime !
-Je vais mourir de rire, tu as d’autres des absurdités comme ça ? Et Bam ! Prends ça !
-Mais d’où tu as déjà une carapace rouge ? Sérieux, t’abuse !

Nous avons ensuite enchainé les parties de SimKart, dans la joie et la bonne humeur, chacun jouant à tour de rôle pour que tout le monde puisse jouer. Gabriel n’a pas réussi à gagner une seule partie et il a même tenté de menacer Gideon de dormir sur le canapé s’il ne le laissait pas gagner.
Malheureusement pour lui, Gideon est incorruptible.
Puis, l’heure étant avancée, Grégory et Alice ont fini par partir pour retourner à Oasis Springs. Gabriel et Gideon n’ont pas tardé à suivre, et Will est parti en même temps qu’eux. Je me retrouve seule chez moi, et avec mes pensées. Cela m’a fait drôle de voir Will partir avec les autres, avec un au revoir de loin. Je sais qu’il est parti avec eux pour ne pas éveiller les soupçons, mais cela m’a fait un pincement au cœur tout de même.
Je soupire. Je repense à cette soirée. Mise à part mes pertes de concentration, je pense avoir agi normalement ce soir. J’espère cependant que certains détails n’ont pas sauté aux yeux des autres. Comment contrôler la façon dont je regarde Will ? Comment contrôler le regard que lui pose sur moi ? J’ai l’impression que la moindre chose insignifiante peut être un élément révélateur. Je suis à ça de devenir totalement parano.
Soudain, la sonnette se fait entendre et je sursaute. Je suis intriguée. Qui peut bien venir à cette heure-ci ?

Je m’empresse d’aller jusqu’à la porte d’entrée, intriguée par le visiteur surprise. Lorsque j’ouvre la porte, je ne peux m’empêcher de sourire en découvrant Will devant moi. Il a réussi à faire faux bond à Gabriel et Gideon pour faire demi-tour sans se faire remarquer ?
-Will ? Que ? Comment ? L’interrogé-je, étonnée, ne m’attendant pas à le revoir ce soir. Je m’empresse de le laisser entrer, tandis qu’il arbore un air fier sur son visage. Je ne sais pas comment il s’est débrouillé, mais il a l’air ravi de son petit manège !

-Tu ne croyais tout de même pas que j’allais partir sans t’embrasser ? Me dit-il avec amusement. Il s’approche de moi, me prend dans ses bras et m’embrasse tendrement. Je suis surprise qu’il soit là, mais j’en suis heureuse. J’ai prétexté avoir oublié mon téléphone pour revenir ici. M’avoue-t-il ensuite ce qui ne manque pas de me faire rire.
-Et ils t’ont cru ?
-Oui, parce que je l’ai volontairement laissé sur ta table. Me répond-t-il alors que je me retourne aussitôt pour constater qu’en effet, le téléphone de Will est posé en évidence sur la table. Je n’avais même pas remarqué qu’il était là ! J’ai juste eu à faire appel à mes talents d’acteurs pour feindre l’oubli.
-Quelle tête en l’air alors. Lui soufflé-je en me lovant contre lui. Je sais qu’il va devoir rentrer chez lui, alors je profite de chaque minute supplémentaire avec lui. Tu crois qu’on a réussi, ce soir ? A faire comme si de rien n’était.
-Je pense oui. Gabriel était trop occupé à vouloir battre Gideon à SimKart. Ton frère aurait dit quelque chose s’il avait eu des soupçons.
-Vous avez parlé de quoi tout à l’heure, d’ailleurs ?
-De mon boulot et de leurs vacances. Rien de bien compromettant. M’assure-t-il. Ne t’inquiète pas, tout se passe bien. Me rassure-t-il avant de m’embraser une nouvelle fois.

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 16

Après le départ de Will, je ne tarde pas à sortir de mon appartement à mon tour. Je ne compte pas aller bien loin, seulement jusqu’à mon voisin de palier. Il faut que je mette la situation au clair, et je ne tiens pas à laisser trainer les choses. Pour mettre toutes les chances de notre côté avec Will, il est nécessaire de commencer sur de bonnes bases… Sans risque de recevoir un SMS indésirable de Kevin.
-Tiens, je ne m’attendais pas à te voir aujourd’hui ! S’exclame-t-il après m’avoir ouvert. Il me laisse aussitôt entrer sans perdre sa bonne humeur. Surtout après le vent que tu m’as mis hier soir.
-Je suis désolée pour ça, je.. J’étais occupée et j’ai oublié de te répondre. Lui réponds-je dans un haussement d’épaules, n’ayant pas particulièrement envie de rentrer dans les détails. Après tout, cela ne le regarde pas.
-J’avais prévu des trucs aujourd’hui, mais je peux tout à fait m’arranger pour m’occuper de toi. Me dit-il avec un air narquois qui me fait lever les yeux au ciel.
-Je ne suis pas venue pour ça. Soufflé-je, avant de m’assoir sur le canapé.

-Eh bien, tu es bien sérieuse. Me répond Kevin avant de me rejoindre sur le canapé. Il semble intrigué mais ne perd cependant pas son sourire.
-Je suis venue te parler…
-Tu ne veux plus que l’on se voit ? Suppose-t-il, ce qui me surprend. Honnêtement, je ne m’attendais pas qu’il devine la raison de ma venue chez lui aujourd’hui. Ne sois pas surprise, cela fait quelques temps que tu es distante avec moi. Tu acceptais de me voir seulement quand tu n’avais pas le moral. Il n’est donc pas difficile de deviner que la situation à changer de ton côté.
-Je… Effectivement… J’ai trouvé quelqu’un Kevin, et je crois en effet qu’il vaut mieux que l’on reste de simples voisins. Lui confirmé-je alors, ne laissant aucune ouverture pour une quelconque amitié. Vu l’attitude de Kevin ces derniers temps, je n’ai pas spécialement envie de le garder dans mon entourage proche, et je ne suis pas certaine que cela l’intéresse non plus.

-Je suis content pour toi. M’assure-t-il avec un sourire. Laisse-moi deviner… C’est Will ? Me demande-t-il avec un sourire en coin. Je suis tellement surprise que j’en laisse échapper un hoquet de surprise.
-Que, comment ?!
-Ce mec est fou de toi, ça crève les yeux. Eclate-t-il de rire devant mon air éberlué. Il suffit de voir comment il te regarde et comment il agit avec toi… Et vu comment il me regardait quand je m’approchais de toi, je pense que je serais mort depuis longtemps si ses yeux pouvaient lancer des couteaux. Je me demande encore tu as pu ne rien voir pendant tout ce temps.
-Euh, c’est une bonne question. Bredouillé-je, m’inquiétant soudain pour la discrétion de notre couple. Si les sentiments sont si évidents, est-ce que nos amis les ont remarqués ? Et si c’est le cas, comment pourrons-nous cacher notre couple à leurs yeux ?
-En tout cas, je suis content pour vous deux, et qu’il ait enfin décidé de se lancer. Ca se voit que vous avez une relation particulière tous les deux. Ajoute-t-il dans un haussement d’épaules. En tout cas, pour quelqu’un d’extérieur à votre petit groupe.
-C’est gentil. J’espère que cela ne te dérange pas que nous ne restions pas trop en contact…

-Non, t’inquiète. Pour être honnête, je réfléchissais à mettre fin à notre petit arrangement. M’avoue-t-il, alors que je l’observe avec perplexité.
-Tu as trouvé quelqu’un ?
-Oula, non ! Rit-il en réponse, comme si ma question était farfelue. Mais je n’aime pas voir une même copine de couette trop longtemps. Ne te m’éprends pas, nous deux, c’était chouette, mais j’ai besoin de changement. En plus, tu voulais également une relation amicale, et je crois que je préfère ne pas trop mélanger amitié et crac-crac. Donc, ça me va très bien qu’on se dise simplement un bonjour poli lorsque nous nous croiserons sur le palier !
-Je vois. Me contenté-je de lui répondre. Cela ne me surprend guère au vu de l’évolution de notre relation, mais je regrette encore moins qu’il ne fasse plus partie de ma vie. Il a beau être gentil, cela ne fait jamais vraiment plaisir d’être considérée comme une chose dont on se débarrasse lorsque l’on se lasse. Je ne tarde donc pas à lui souhaiter bonne continuation pour ensuite rentrer chez moi, et supprimer le numéro de Kevin de mon téléphone.
Je peux enfin entamer un nouveau chapitre de ma vie en toute sérénité.

*   *   * 

Les jours suivants, Will ne tarde pas à me proposer d’aller diner au restaurant. Mon coeur a bondi en lisant son message, et je me suis sentie soudain nerveuse. Ce sera notre vrai premier rendez-vous. Comment cela va se passer ? Est-ce que ce sera bizarre entre nous ? Va-t-il être un premier rendez-vous encourageant ou va-t-il sonner la fin de notre histoire, montrant que nous sommes devenus trop amis pour devenir un couple ?
Je crois que je me pose trop de questions. S’en pose-t-il autant de son côté ?
Une chose est sûre : je n’ai pas hésité longtemps pour accepter son invitation avec enthousiasme.
Et nous voilà, tous les deux, dans un joli restaurant* du Quartier des Epices. Je crois que je n’ai jamais pris autant de temps pour me préparer pour un rendez-vous amoureux. Je dirai même plus : je n’ai jamais pris autant de temps pour me préparer tout court. D’habitude, je prends le premier pantalon et le premier tee-shirt qui me tombe sous la main. Là, je me suis retrouvée stupide devant mes affaires, ne sachant pas quoi porter. Je me suis retrouvée face à un dilemme : que mettre pour être belle aux yeux de Will, tout en étant à l’aise et que la tenue soit adaptée au lieu ? C’est épuisant d’associer tous ces critères !
Lorsque Will est venu me chercher à mon appartement pour aller au restaurant, je n’ai pu m’empêcher de le jalouser. Un simple jean, un tee-shirt blanc, et une veste noir, cela suffit pour qu’il soit beau et élégant. C’est tellement plus facile !

-C’est vraiment un chouette endroit que tu nous as trouvé. Lui avoué-je une fois que nous sommes installés à table et que nous avons commandé. D’extérieur, le restaurant ressemble à tous les immeubles du Quartier des Epices. Mais l’intérieur nous donne l’impression d’être davantage dans le Quartier de la Mode tellement il est bien décoré tout en faisant preuve de sobriété.
Clairement pas le genre de lieu dans lequel j’aurais mis spontanément les pieds. Mais un lieu parfait pour un rendez-vous romantique.
-Je cherchais un resto qui soit dans le quartier, pour minimiser les risques de croiser Gabriel et Gideon. Me répond-t-il en souriant, faisant référence au fait que nos amis vivent dans le Quartier des Arts. Cette réflexion me fait sourire, amusée par la stratégie à mettre en place pour ne pas croiser nos amis et garder notre relation secrète. Les photos sur le site internet était prometteuse et il est bien noté. Je suis étonné que tu ne le connaisses pas, vu que tu vis ici.
-Ce n’est pas vraiment le genre d’endroit où je vais quand j’ai la flemme de cuisiner.
-Parce que ça t’arrive de cuisiner ? Ne tarde-t-il pas à me taquiner, alors que je fais mine de ne pas voir de quoi il parle. En tout cas, tu es magnifique ce soir. Me complimente-t-il ensuite, les yeux pétillants, alors que je me tortille de gêne sur mon siège. Mon dieu, je rougis comme une ado !

-Ah oui ? Merci, c’est gentil… Bredouillé-je alors que je ne sais plus quoi ajouter. Je.. Je n’étais pas très convaincue par cette combinaison. Je suis vraiment en train de parler chiffon avec Will ?!
-Elle te va à merveilles, et cela te va bien le rouge. M’assure Will, avant d’ajouter avec un sourire en coin. Et je ne parle pas seulement du rouge que tu as sur les joues.
-C’est moche de se moquer !
-Je ne me moque pas ! Affirme-t-il avec une innocence feinte. Pour preuve que tu es magnifique, j’ai bien cru que le papy qui attendait devant nous à l’entrée allait faire une crise cardiaque quand il t’a vu ! Ajoute-t-il alors que je ne peux m’empêcher de rire.
-Moi, j’ai surtout vu sa femme le taper sur le bras pour le ramener à la réalité. Renchéris-je ensuite, ce qui semble également l’amuser. Même si, d’après son regard, j’ai l’impression que je ne suis pas la seule à te trouver très beau ce soir. Soufflé-je en lui souriant timidement. Il me sourit à son tour en me remerciant, puis en prenant ma main dans la sienne.

Nous continuons de discuter tranquillement, et petit à petit, je parviens à me détendre. Il faut dire que Will réussit à me mettre à l’aise sans le moindre effort. Il lui suffit juste… d’être lui. Je me rends compte que je n’ai pas besoin de me prendre la tête. Je ne suis pas face à un inconnu. Will me connait par cœur et je n’ai pas à faire attention à mon attitude pour lui plaire ou pour que notre relation fonctionne.
-Dis, tu crois que nous parviendrons à rester discret aux yeux des autres ? Lui demandé-je alors qu’il m’expliquait avoir vu mon frère dans la semaine, à la suite de son retour de son voyage de noces. J’ai également eu Grégory au téléphone, et il est prévu que toute la bande soit réunie dans mon appartement dans quelques jours. Ce sera notre première soirée tous ensemble depuis que notre relation a évolué avec Will.
-Il n’y a pas de raison. Semble-t-il confiant. Il nous suffira d’agir comme à notre habitude et tout se passera bien.
-Tu me sembles bien confiant alors que nous savons tous les deux que tu n’as pas forcément preuve de discrétion par le passé. Lui signalé, faisant référence aux propos de Kevin.
-Kevin ne faisait pas partie du groupe, c’est plus facile de remarquer des choses quand tu ne connais pas les gens. Ne semble pas plus perturber que ça Will. Et je pense que ton frère m’en aurait parlé s’il avait eu des doutes quant à mes sentiments pour toi. Et quant à Gabriel, il n’est pas connu pour avoir la langue dans sa poche. S’il avait deviné, il n’aura pas manqué l’occasion de me charrier là-dessus.

-Sauf si Gideon a réussi à le temporiser là-dessus pour ne pas te mettre mal à l’aise vis-à-vis de moi. Supposé-je ensuite après que le serveur nous ait servi nos plats. Je suis perplexe devant mon assiette et celle de Will, mais je m’abstiens de commentaire.
-Grace, ne te vexe pas, mais tu n’as tellement rien remarqué que tu n’aurais même relevé la moindre plaisanterie de Gabriel. Souligne-t-il, nullement convaincu par ma remarque.
-Tu me dis ça comme si tu avais conscience que tu n’étais pas discret. Et pourtant, tu supposes que Grégory et Gabriel n’aient rien remarqué.
-Parce que ça doit être un truc de famille. Me taquine Will avant d’ajouter plus sérieusement : Note que je n’ai pas rien dit à propos d’Alice et Gideon.
-Tu penses qu’ils se doutent de quelque chose ?
-Je l’ignore. Admet-il, pensif. Mais si c’est le cas, ils savent faire suffisamment preuve de discrétion pour ne pas le relever et ne pas l’ébruiter. Et je pense que ce sera également le cas si jamais ils devinent pour nous deux. Connaissant Alice, elle nous laissera le temps de l’annoncer nous-même.
-Pareil pour Gideon. Ajouté-je, sachant bien qu’il sera muet comme une tombe.

-Nous n’avons pas de soucis à nous faire alors. M’assure Will avec un sourire rassurant. Et puis, s’ils le devinent, ce ne sera pas la fin du monde non plus.
-Je croyais que tu voulais garder notre relation secrète ? Lui rappelé-je avec un sourire taquin.
-Oui, car j’ai envie que nous prenions le temps de construire notre relation, tous les deux. Me confirme-t-il en m’observant avec tendresse. Nous avons été ami pendant des années, nous avons besoin de temps pour nous, pour appréhender cette nouvelle situation, sans que ce ne soit officiel aux yeux de tous dans l’idéal. Mais si jamais nous ne sommes pas suffisamment discret, et bien… Ce n’est pas grave. Cela ne nous empêchera pas de continuer de voir où notre relation nous mène. Même si je redoute toujours le côté protecteur de ton frère. Termine-t-il alors que je ne peux m’empêcher de sourire. C’est tellement rassurant de le voir si confiant quant à notre relation, alors que je suis encore chamboulée par la tournure qu’elle a prise. Cela m’apaise et me rappelle que nous deux, c’est une évidence.
-Ne t’inquiète pas pour Grégory. De toute façon, il n’a pas son mot à dire. Lui soufflé-je, avant de me pencher vers lui pour l’embrasser tendrement.

Nous poursuivons tranquillement notre diner. Au moment de payer l’addition, Will insiste pour m’inviter alors que je juge que je suis suffisamment grande pour payer ma part. Il finit par obtenir gain de cause, non sans afficher un sourire fier, mais je ne tarde pas à lui promettre qu’à notre prochain resto, ce sera moi qui l’inviterait. Il n’y a pas de raison après tout !
Nous nous baladons un moment dans les rues du quartier, à profiter du calme et de l’ambiance si particulière de la ville la nuit. Nous retardons le moment où nous devrons nous séparer, où Will devra rentrer chez lui, dans son studio. Je me sens si bien, je n’ai pas envie que cette soirée se termine. Malheureusement, nous finissons par arriver devant mon immeuble. Le moment tant redouté des au revoir, où Will me rappelle qu’il va devoir rentrer car il doit se lever tôt pour aller travailler.
Je grommelle tandis qu’il me prend dans ses bras. Je profite de son étreinte dans lequel je me sens si bien.
-J’ai passé une bonne soirée ce soir. Me souffle-t-il alors que je sens qu’il me serre un peu plus contre lui. Lui aussi n’a pas envie de partir.
-Oui, moi aussi.

Je sens qu’il a envie d’ajouter quelque chose, mais il s’abstient. Au lieu de cela, il s’empare de mes lèvres pour un long baiser d’au revoir. Je devine ce qu’il a voulu dire, et je comprends aussi pourquoi il s’est retenu. Il ne veut pas me mettre la pression en m’exposant trop ses sentiments. Il n’en a de toute façon pas besoin : je sais qu’il m’aime et je le vois dans chacun de ses regards et de ses gestes. Ses sentiments m’enveloppent sans pour autant me pousser à dévoiler les miens trop tôt, trop vite. Et cela me fait tellement de bien.

-Il va vraiment falloir que je rentre. Me souffle Will lorsqu’il libère mes lèvres. Je ne suis pas certain qu’ils apprécient beaucoup au cabinet que je dorme, le nez au milieu des dossiers.
-Je me doute. Soupiré-je, regrettant qu’il doive s’en aller. J’aurais aimé que cette soirée ne se termine jamais.
-Moi aussi. Mais on se revoit bientôt.
-Pour notre première soirée incognito avec les autres ?
-On peut se voir avant si tu veux. On établira notre stratégie pour cette soirée. Propose alors Will.
-Avoue, ça t’amuse. Lui dis-je en souriant, remarquant l’éclat malicieux dans son regard. Le goût de la cachotterie, du risque d’être éventuellement découvert, sans aucun doute.
-Je plaide coupable. Admet-il avant de m’embrasser une dernière fois avant de partir.

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 15

-Je… je vais te laisser… Je…. Je crois que ça vaut mieux. Laisse-t-il échapper, avant de prendre le chemin de la sortie d’un pas lourd.

Boum boum…. Boum boum…

….

Boum boum…. Boum boum…

….

Une seconde.

….

Boum boum…. Boum boum…

Une seule petite seconde…

….

….

Boum boum…. Boum boum…

….

Qui peut tout changer…

Boum boum…. Boum boum…

Vite…

Boum boum…. Boum boum… Boum boum….

Avant qu’il ne soit trop tard…

Boum boum…. Boum boum… Boum boum….

Boum boum…. Boum boum… Boum boum… Boum boum…

Où est-il ? …

Boum boum…. Boum boum… Boum boum…. Boum boum…

Dans quelle direction est-il parti ?

Boum boum…. Boum boum… Boum boum…. Boum boum…

Boum boum…. Boum boum… Boum boum… Boum boum… Boum boum…

IL EST LA !

– WILL ! M’écrié-je en le voyant de l’autre côté de la rue, haletante, priant le ciel pour qu’il s’arrête.

Il se stoppe. Continue de me tourner le dos. Mon cœur tambourine dans ma poitrine.
Je crois que je n’ai jamais été aussi stressée de toute ma vie.

Je le rattrape. J’arrive à sa hauteur. Je le contourne pour lui faire face. Sans réfléchir, sans ajouter un mot, apercevant à peine son regard interrogatif, je me jette dans ses bras. Je suis incapable de prononcer un mot. Je me jette sur ses lèvres.
Il se fige. Le temps semble en faire de même. Le revirement de situation est brutal. Il ne doit pas y comprendre grand chose.
Les battements de mon cœur s’accélèrent, tandis que le temps ne semble pas reprendre son cours normal. Et s’il avait changé d’avis ? Et si, cette dispute ridicule avait tout gâché ? Est-ce qu’il est déjà trop tard ?

La surprise passée, je sens les bras de Will m’entourer. Il répond à mon baiser. Je me détends aussitôt et mon cœur s’envole. Je me sens plus légère, tandis que je savoure le moment. Le temps semble toujours arrêté, mais cela ne me dérange plus. Je n’ai pas envie que cela s’arrête, cet instant de tendresse et de passion, durant lequel les mots sont inutiles, n’ont pas leur place.
Il faudra parler, mais pas toute suite, pas maintenant.
Je veux juste profiter de sa présence et de sa douceur.
Je veux profiter de cette évidence.

Mais le temps finit toujours par revenir. Will libère mes lèvres, mais je reste collée à lui, réfugiée dans ses bras. Je m’accroche à lui comme si j’avais peur qu’il disparaisse. Je ne me suis jamais autant accrochée à un homme. Je suis bouleversée. Pendant un instant, j’ai eu peur de le perdre à tout jamais, alors que l’évidence venait tout simplement de me frapper. Pendant que j’ouvrais les yeux sur les sentiments de Will à mon égard, je découvrais également les miens. Qu’aurais-je fait si j’avais réagi trop tard ?
-Grace, tout va bien. Me souffle soudainement Will, tandis que j’essaie de retrouver une respiration normale. Tu n’avais pas besoin de courir.
-J’ai eu… peur de te perdre. Avoué-je en réponse, tout en restant agrippée à lui. Pendant une seconde… J’ai eu le sentiment que si je ne te rattrapais pas, je te perdrai à tout jamais.
-Andouille, jamais tu m’aurais perdu. M’assure Will, tout en déposant un baiser sur ma tempe.
-Pourquoi tu m’as rien dit ? Pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ? L’interrogé-je, bouleversée, la voix tremblotante. Tout aurait pu être différent si tu me l’avais dit…
-Je te l’ai dit, j’étais persuadé que je n’avais aucune chance. M’avoue-t-il dans un soupir. Que j’étais bloqué dans la friendzone. Et je n’en ai pas toujours eu conscience aussi…
-Ca fait combien de temps ?
-Je… Je pense que je t’aime depuis toujours. Au début, je prenais ça pour une amitié très forte. Comment ça pouvait être autre chose ? Comment pouvais-je éprouver autre chose pour la petite sœur de mon meilleur ami ? J’ai commencé à avoir des doutes quand tu faisais croire à tout le monde, et à moi y compris, que tu sortais avec Gideon. J’ai compris quand tu es vraiment sortie avec Arthur. Mais à ce moment-là, il était déjà trop tard… Et après, ce n’était pas le moment de t’avouer quoique ce soit, et puis… J’ai fini par me dire que tu ne me verrais jamais autrement que comme un ami…
-Crétin. Maugréé-je, alors que je songe à tout ce temps perdu. Que ce serait-il passé si Will m’avait avoué ses sentiments plus tôt ?
-Nous sommes deux idiots, je crois… Admet-il sur un ton légèrement amusé, mais également plein de regrets. C’est moi ou tu es sortie en tee-shirt et en culotte ? Me demande-t-il après un silence où je retrouve petit à petit mon calme suite à ma course et au bouleversement de mes émotions.
-C’est mon côté Bridget Jones qui ressort. Lui dis-je simplement, un léger sourire apparaissant sur mes lèvres.
-Je te savais pas si adepte des comédies romantiques.
-Comme quoi, il y a encore des choses que tu ignores sur moi.

-Et je serai ravi de les découvrir. Me répond-t-il alors en plongeant son regard dans le mien. J’y décèle alors tout l’amour qu’il peut me porter et je me demande comment je ne l’ai pas remarqué plus tôt. En attendant, il vaudrait mieux rentrer avant que tu n’attrapes froid. Ou qu’un abruti ne passe par là et n’ait la bonne idée de mater ton derrière. Ajoute-t-il sur un ton amusé.
-Tu restes avec moi cette nuit ? Lui demandé-je sur un ton suppliant, craignant de ne le voir s’en aller une nouvelle fois. Je n’ai pas envie de devoir me séparer de lui pour le moment. Il semble surpris par ma demande. Il m’observe comme s’il essayait de lire dans mes pensées, de comprendre ce qui peut bien se passer dans ma petite tête.
-Bien sûr, si c’est ce que tu souhaites. Accepte-t-il à mon grand soulagement. Il me dépose un bref baiser sur le bout des lèvres, avant de me prendre doucement la main pour nous conduire jusqu’à mon appartement.

Une fois à l’intérieur de mon appartement, Will se rend dans ma salle de bain pendant quelques minutes. Pendant ce temps-là, j’éteins la télévision restée allumée et je déplie le lit escamotable. Je m’assois dessus, en attendant Will, mon esprit se perdant dans mes pensées. La situation est étrange. Plus je reviens dans la réalité, plus je m’en rends compte. Nous sommes comme dans un entre-deux. Que va devenir notre relation, à présent ? Que va-t-il se passer ?
Je soupire. Ce n’est pas le moment de me poser ces questions, car ce n’est pas ce soir que j’aurais les réponses.
Je m’allonge sur mon lit tandis que j’entends Will sortir de la salle de bain. Il me rejoint ensuite sur le lit, et s’allonge à mes côtés.

Nous nous observons pendant plusieurs minutes sans rien dire. Pour lui aussi, la situation actuelle doit être étrange. Lui qui était persuadé n’avoir aucune chance avec moi, doit maintenant assimiler que sa certitude était fausse. Il est parti en colère, accablé, et quelques minutes plus tard, je l’ai rattrapé et embrassé. Je n’ose pas imaginer ce qui a bien pu se passer dans sa tête.
Nous devons parler, de nous, de notre relation. Mais, cela attendra demain.
Pour le moment, épuisés par cette soirée, nous ne tardons pas à fermer les yeux pour nous plonger dans le sommeil…

*   *   *

Le lendemain, je suis réveillée par les premiers rayons du soleil. J’émerge doucement, tentant de me rappeler des événements de la veille. J’ai l’impression de me réveiller suite à un rêve, où mon esprit est confus entre l’imaginaire et la réalité.
Lorsque j’ouvre les yeux, je constate que je suis seule dans le lit. Je fronce les sourcils en posant ma main sur la place vide. Will était là hier soir. Will a passé la nuit ici. Ou l’aurais-je imaginé ?
Non. Quand je me suis endormie, il était là, avec moi. Il doit être quelque part. Je n’ai pas à stresser pour ça.

Je tente d’ignorer cette place vide tandis que je me redresse pour m’asseoir sur le bord du lit. Le regard dans le vague, j’essaie d’avoir à nouveau les yeux en face des trous tandis que je me remémore les événements de la veille. J’ai le sourire aux lèvres lorsque je repense aux b.aisers que nous avons échangés. L’idée même d’avoir embrassé un ami que je connais depuis si longtemps devrait me faire bizarre, mais elle me met simplement en joie. Ces b.aisers n’avaient rien de bizarres. C’était au contraire, comme une évidence.
Puis, mon cœur se serre dans ma poitrine. Bien que nous l’ayons pas clairement exprimé, nous devons parler. Discuter notre relation. Nous ne pouvons plus y échapper, maintenant que la nuit est passée.

Cessant de regarder mes pieds, je finis par relever la tête et la réponse à une de mes questions s’impose face à moi. Will n’est pas parti, il est simplement dans la cuisine. Je soupire de soulagement. Pendant quelques secondes, j’ai eu peur qu’il ait pris la poudre d’escampette.
Je souris en le voyant faire. Il n’a pas encore remarqué que je suis réveillée, trop occupé … à préparer le petit déjeuner. Cela m’intrigue, curieuse de savoir ce qu’il prépare. Je ne sais pas comment il a réussi à trouver ce qu’il faut, n’ayant pas grand chose dans mon frigo et mes placards à part un vieux paquet de céréales.

Je m’empresse donc de me lever pour aller le rejoindre dans la cuisine. Je le vois tourner la tête vers moi, me sourire avant de se concentrer de nouveau sur les toasts qu’il est en train de faire griller à la poêle.
-Bonjour. Me dit-il alors, et je le salue à mon tour. Bien dormie ?
-Oui, ça va et toi ?
-J’ai eu un peu chaud, mais ça va. Me répond-t-il avec sincérité, et je réalise alors qu’il a certainement du dormir tout habillé toute la nuit. J’espère que tu ne m’en veux pas… Mais je me permis de préparer le petit-déjeuner…
-Il n’y a pas de soucis, ne t’inquiète pas. Après tout, ce n’est pas la première fois que tu t’appropries ma cuisine. Lui rappelé-je avec amusement.
-C’est pas faux. Admet-il avec un sourire. Assis toi, c’est bientôt prêt.

Je m’exécute sans attendre, et je suis bientôt rejointe à table par Will, avec une assiette pleine de toasts grillés et d’œufs brouillés. L’odeur est alléchante et mon appétit se réveille. Je ne tarde pas à me servir, ainsi que Will. Nous échangeons quelques banalités, mais je ne me sens pas à mon aise. Des questions me taraudent et je sais que je ne parviendrai pas à me détendre complètement tant que je n’aurais pas de réponses. Je me dandine sur ma chaise, tandis que je cherche comment formuler mes interrogations et débuter la discussion.
-Will… Soufflé-je, prenant mon courage à deux mains. Je n’ose pas le regarder dans les yeux tellement je suis nerveuse. A propos de ce qui s’est passé hier soir… Euh… Qu’est-ce que nous sommes ? Par rapport à notre relation… Euh… Tu attends quoi ? Bredouillé-je, ne sachant pas si j’arrive à me faire comprendre. Mais lorsque j’observe Will, je vois qu’il me regarde avec bienveillance.
-Tu veux en parler maintenant ?
-Je préférerai, oui… Sinon, je sens que je n’arriverais pas à être complètement à mon aise…

En réponse, Will hoche la tête, comme pour me dire qu’il me comprend. Il pose sa fourchette au bord de l’assiette, et semble réfléchir pendant quelques instants.
-Grace, je pense que mes intentions sont claires. Me dit-il après avoir cherché ses mots. Je souhaite une relation sérieuse, et construire quelque chose de solide avec toi. Avoir une vraie relation de couple. Enfin, si tu es d’accord…
-Will… Je ne t’aurais pas couru après dans la rue en culotte si ce n’était pas ce que je voulais également. Lui souligné-je avec un sourire, alors que je me sens soulagée. Cela peut paraitre bête vu la tournure des événements, mais j’avais besoin de cet éclaircissement. J’avais besoin de poser des mots ce qui s’est passé et notre relation. Je le sens soulagé aussi, alors qu’il me sourit suite à ma réponse.
-Et si ça peut te rassurer, je ne m’attends pas à que tu répondes à mon « je t’aime » d’hier soir dans l’immédiat. Enfin, tant que tu ne seras pas prête… Ajoute-t-il à ma grande surprise. Je ne m’attendais pas à ce qu’il l’aborde de manière aussi directe mais je dois admettre que je lui en suis reconnaissante de l’avoir fait. J’ai bien conscience que c’est encore un peu le bazar dans ma tête et, même si je suis certaine de vouloir être avec lui, j’ai encore besoin de tout mettre au clair dans ma vie avant de pouvoir exprimer mes sentiments. D’une manière générale, si ça te convient aussi, j’aimerais que nous prenions notre temps… On se connait depuis qu’on est gosse, mais je voudrais quand même que nous prenions le temps de construire notre relation.
-Je suis d’accord. Acquiescé-je sans la moindre hésitation. Je… Je n’ai pas envie de me précipiter non plus. Avoué-je, ne pouvant m’empêcher de repenser à mes relations passées. Tout s’est fait très vite avec Arthur et, au final, nous n’avions pas les mêmes attentes. Avec Kevin, bien que tout semblait clair au début, nos attentes ont également divergé par la suite. Je tiens trop à Will pour reproduire les mêmes erreurs.

-Par contre… Ajoute-t-il ensuite, semblant être soudainement moins à l’aise. Je me demande bien ce qu’il peut bien avoir à me demander. Je… Je pense que, dans un premier temps, il vaudrait mieux que notre relation reste secrète… Et ne pas en parler au autres. M’avoue-t-il, guettant ma réaction avec inquiétude.
Je dois avouer que je suis perplexe face à sa suggestion. Déstabilisée aussi. Nous avons passé tellement de temps à nous moquer de Gabriel et Gideon qui ont essayé de cacher leur relation alors que ce n’était pas utile, que je ne comprends pas pourquoi il souhaite faire la même chose. Malgré les sentiments qu’il a exprimé, est-ce que notre relation lui poserait un problème ? A-t-il du mal à assumer être avec moi ?

-Que… Mais… Pourquoi ? Bredouillé-je, perturbée par sa demande.
-Ce n’est pas contre toi ! S’empresse-t-il de m’affirmer, légèrement paniqué face à ma réaction. Il me prend aussitôt les mains, et me regarde avec toute la bienveillance du monde. C’est simplement par rapport à ton frère.
-Quoi mon frère ? Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ? Grommelé-je en fronçant les sourcils.
-Grace… Tu sais bien que le sujet de ta vie amoureuse a toujours été sensible pour Grégory…
-Oui, et alors ?

-Alors, je ne suis pas certain qu’il saute au plafond quand il apprendra que son meilleur ami sort avec sa petite sœur adorée. Soupire-t-il alors que je vois son regard se perdre derrière mon dos. Je me retourne et remarque qu’il observe la photo de mariage de mon frère et d’Alice, posée en évidence sur le plan de travail de la cuisine. Mariage durant lequel Will était le témoin de mon frère. Il y a une règle tacite qui dit qu’on ne doit pas sortir avec la sœur de son meilleur ami…
-Je suis encore suffisamment grande pour choisir avec qui je veux sortir ou non. Rappelé-je, toujours dubitative. Je ne suis pas la propriété de mon frère et il n’a jamais eu un mot à dire sur mes fréquentations.
-Certes, mais son amitié compte beaucoup pour moi. Me signale-t-il alors que je réfléchis à ses paroles. Je ne veux pas prendre le risque de perdre notre amitié… Alors, je me dis que si on attend un peu avant d’officialiser notre couple, il verra que nous deux, c’est du solide et non pas une passade…
-Et ce sera moins la soupe à la grimace quand il l’apprendra. Ajouté-je, voyant dorénavant où il veut en venir.
-Tu as tout compris. Autant je ne crains pas qu’il me mette une droite, autant je crains qu’il me fasse la tête pendant un bon moment… Ajoute-t-il alors que je me mets à imaginer mon frère tenter de frapper Will. L’image est assez drôle tellement elle est invraisemblable. Grégory ne ferait pas de mal à une mouche et serait plus ridicule qu’autre chose s’il essayait.

-Alors… Est-ce que ça te dérange que nous… Nous soyons discrets par rapport à nous deux ? Demande-t-il prudemment, comme s’il marchait sur des œufs.
-Tu crois que nous arriverons à être plus discrets que Gabriel et Gideon ? Lui réponds-je suite un ton amusé, me rappelant que nous les avions grillé avant même qu’ils ne soient ensemble.
-En tout cas, nous avons l’avantage de pouvoir tirer une leçon de leurs erreurs. M’assure-t-il, tout aussi amusé par cette perspective de faire mieux que mon cousin et mon meilleur ami. En tout cas, tant que je me suis pas pris une soufflante par ton frère, on peut estimer que notre discrétion fonctionne.
-Tsss, je suis sûre qu’il le prendra bien.
-Tu dis ça mais tu ne l’as jamais entendu maudire Arthur ou Kevin sur 10 générations.
-J’ai plein de dossiers sur lui. Et je n’hésiterai pas à m’en servir si jamais il t’embête trop. Lui affirmé-je, ce qui ne manque pas de le faire rire.

Nous terminons ensuite le petit-déjeuner dans la bonne humeur. Je file ensuite dans la salle de bain pour m’habiller, tandis que Will s’occupe de faire la vaisselle. Je lui ai dit que ce n’était pas la peine, quand je m’en occuperai plus tard, mais il n’aime pas l’idée de laisser de la vaisselle trainer dans l’évier. J’avais presque oublié que Will a tendance à être maniaque. J’espère qu’il a conscience dans quoi il s’engage, avec une bordélique comme moi…
Lorsque je sors de la salle de bain, Will y va à son tour pour se débarbouiller. Puis, il m’annonce qu’il va devoir y aller. Il doit rentrer chez lui se changer avant de partir au travail. Je suis un peu déçue de le voir partir si tôt, mais il n’y a pas le choix. Et puis, il me promet que nous nous reverrons très vite, rien que tous les deux. Je suis ravie par cette idée, et je le raconte jusqu’à l’entrée. Avant de partir, il me prend dans ses bras pour m’embrasser. Au contact de ses lèvres, je me sens comme sur un petit nuage. J’ai un pincement au cœur quand il part, mais il faut bien qu’il aille travailler. Une fois seule, je réfléchis à mon programme de ma journée de repos, et je réalise une chose.
Que si je veux commencer sereinement cette nouvelle relation, il va d’abord falloir que je fasse un peu de ménage…

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 14

L’automne est bien là à présent et, malgré les températures qui se rafraichissent, je continue à faire mon jogging quotidien à l’extérieur. J’ai un tapis de course chez moi, mais j’aime bien courir à l’extérieur. Cela me permet de prendre l’air et d’admirer les bâtiments de mon quartier. Je me dis que je ne passe pas toute la journée chez moi et mon esprit peut s’échapper plus facilement qu’entre les murs de mon appartement.
Pendant quelques instants, je ne pense plus à mes tracas quotidiens, à ma situation actuelle. Au delà d’une nécessité professionnelle, courir devient une nécessité personnelle : cela permet de me défouler et d’évacuer ce qui me pèse sur le cœur.

La solitude me pèse de plus en plus. J’ai beau sortir régulièrement avec mes amis, ou aller voir ma mère, lorsque je rentre chez moi, je suis seule. Je passe mon temps à ressasser ma situation, et mon souhait d’avoir quelqu’un à mes côtés. Et quand je ne songe pas à mon célibat, je repense aux événements passés et m’interroge sur le trouble que je peux ressentir auprès de Will. Il est tellement gentil et prévenant envers moi, et je me sens si bien quand il est auprès de moi, que s’en est perturbant. Par moment, je me demande si mon sentiment de solitude ne me fait pas penser n’importe quoi par rapport à Will. Que je me raccroche à la gentillesse de mon ami pour combler mon manque d’amour.
Cela me fait soupirer. C’est un vrai bazar dans ma tête, et courir dans les rues de San Myshuno me permet d’oublier un peu mes interrogations. J’allonge même un peu mon temps de course, n’ayant pas particulièrement envie de rentrer chez moi dans l’immédiat.

Soudain, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je m’arrête dans ma course, et m’empresse de le sortir. Le nom de mon frère s’affiche sur l’écran et je ne peux m’empêcher de sourire. Normalement, il rentre aujourd’hui de son voyage de noces et nous sommes dimanche. Qui dit dimanche, dit soirée film entre frère et sœur ! Vu mon état en ce moment, j’ai attendu cette soirée toute la semaine !
-Salut frangin ! Ca me fait plaisir de t’entendre ! Tu vas bien ? M’exclamé-je joyeusement après avoir décroché. Et, c’est comment Del Sol Valley?
-Ca va bien, merci. Me répond Grégory. Il a l’air plutôt heureux au téléphone, mais je décèle un ton légèrement hésitant. Et c’est chouette. Niveau température, on n’est pas dépaysé par rapport à Oasis Springs. Et la sœur d’Alice est super sympa ! Elle nous a fait visiter la ville en limousine, tu te rends compte ?
-La classe ! Réponds-je en sifflant, impressionnée. Vous allez attirer les regards quand vous serez à l’aéroport !
-Euh oui, d’ailleurs à ce propos… Semble beaucoup moins jovial Grégory, alors qu’un mauvais pressentiment s’empare de moi.

-Qu’est-ce qu’il y a ? Lui demandé-je, face à son silence embarrassé, sans rien ne laisser paraitre.
-La sœur d’Alice a un tournage en studio dans deux jours. M’informe-t-il, mal à l’aise. Elle nous a invité à y assister. C’est une occasion folle et ça permettrait à Alice de passer davantage de temps avec sa sœur… Tu sais comme elle ne la voit pas souvent, avec son emploi du temps surchargé… Du coup, on va rester un peu plus longtemps là-bas…
-Je vois. Me contenté-je de répondre, la gorge nouée en constatant que je vais passer ma soirée seule, ce soir, et non avec mon frère.
-Je sais que normalement, le dimanche soir, c’est notre soirée film. C’est la troisième fois que je te fais faux bond, je suis vraiment désolé Grace.
-Ne t’excuse pas Grégory. Tu es en voyage de noces, c’est normal que tu en profites. Et puis, ce n’est pas tous les jours que tu peux assister à un tournage ! Tenté-je de le rassurer de la façon la plus légère possible pour qu’il ne perçoive pas ma déception. C’est pour un film ou une série?
-Un film, je crois. Me répond-t-il, toujours un peu hésitant. Tu es sûre que cela ne t’ennuie pas ? Cela m’embête. Je sais que c’est important pour toi, nos soirées tous les deux.
-Ne t’inquiète pas, ça va aller. Je suis une grande fille, je peux rester seule un dimanche soir. Lui assuré-je avec un sourire. Et Alice a aussi le droit de profiter de sa sœur.
-Je me suis dit… Que peut-être tu pourrais proposer à Maman de passer ? Elle serait ravie de faire une soirée film avec toi. Suggère Grégory, comme s’il essayait absolument de trouver une solution de secours.
-Elle est chez Tonton et Tata ce soir. Je crois que leur télé est cassée… L’informé-je, ayant eu Maman hier soir au téléphone. A la base, je voulais faire une surprise à Grégory et qu’on se fasse une soirée film tous les trois, mais Maman n’était pas disponible. Toujours prête à rendre service, et je sais que Tonton et Tata font attention à ce qu’elle ne reste pas seule trop longtemps. Tonton serait capable d’avoir cassé la télé juste pour obliger Maman à venir.
-Elle exagère. La dernière fois qu’elle a voulu bricoler un truc, elle a eu mal au dos pendant une semaine.
-C’est Maman, on ne la refera pas ! Ne puis-je m’empêcher de rire face à la remarque de mon frère.
-Oui mais bon. Il faut qu’elle se ménage quand même. L’entendis-je ronchonner. Tu es sûre que ça va aller ?
-Mais oui. Ce n’est que partie remise.
-J’amènerai du pop-corn pour me faire pardonner la prochaine fois.
-Sucré, le pop-corn. Précisé-je en souriant.
-Je sais Grace, je sais.
-Je préfère préciser. On ne sait jamais, avec tes goûts bizarres, tu serais capable de ramener que du pop-corn salé.
-C’est moi qui ait des goûts bizarres alors que je t’ai déjà vu tremper tes frites dans ta glace au fast-food !
-Je ne vois absolument pas de quoi tu veux parler !

Avec ma journée de travail, le soir arrive vite. Lorsque j’ai passé le pas de ma porte d’entrée, je n’ai pu m’empêcher de soupirer de dépit. Je n’ai même pas envie de regarder un film. J’ai juste envie de prendre une douche et d’aller dormir. Un dimanche soir déprimant, un bien triste cliché. Je jette rapidement mon sac dans le placard de l’entrée pour ensuite filer dans la salle de bain. Après ma douche, je me lave les dents puis le visage, blasée par cette triste soirée qui s’offre à moi.

J’observe un instant mon reflet dans le miroir. Et je n’aime pas ce que je vois. J’ai l’impression de ne pas me reconnaitre. Ce n’est pas dans ma nature de me laisser abattre comme ça. D’habitude, je suis quelqu’un de joyeux, incapable de rester en place et qui est toujours prêt à plaisanter. Là, dans le reflet, je ne vois qu’une personne triste.
Je soupire devant ce constat. Des personnes célibataires qui cherchent l’amour, il y a en des milliers. Toutes ne s’en plaignent pas autant. Je ne devrais pas laisser cet état me miner autant le moral. Ce n’est pas un drame, d’être célibataire ! Jusqu’à présent, cela ne me dérangeait pas, au contraire ! J’en profitais même pour m’amuser !
Mais aujourd’hui… Cela ne me convient plus. Être seule me déprime. Voir Kevin ne m’amuse plus, et me donne juste une excuse de plus pour m’auto-flageller lors de mes moments de déprime. Et le pire dans tout ça, c’est qu’une vie amoureuse, il ne suffit pas de le vouloir pour qu’elle puisse changer.
Et soudain, alors que je soupire de dépit face à ce constat, je sursaute en entendant la sonnette retentir. Mais qui peut bien venir à cette heure ?

Curieuse de savoir qui peut bien sonner à cette heure, je m’empresse d’aller ouvrir. Lorsque j’ouvre la porte d’entrée, prête à envoyer paitre le visiteur surprise, je suis surprise de découvrir Will devant chez moi. Mais qu’est-ce qu’il fabrique ici ?
-Will ?! Laissé-je échapper, devant la surprise de sa visite. Honnêtement, je m’attendais à voir Kevin, ou ma voisine d’en face qui aurait -encore- oublié d’acheter du PQ. Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
-Bonsoir Grace. Me répond-t-il, un peu mal à l’aise. Excuse moi, j’aurais du t’appeler… Euh… Semble-t-il hésitant alors que je l’observe avec un air perplexe. En fait, ton frère m’a dit qu’il prolongeait son séjour à Del Sol Valley et comme je sais que le dimanche soir, c’est votre soirée film… En fait, je me suis dit que tu n’aurais peut-être pas envie d’être seule. Ajoute-t-il alors que je ne peux m’empêcher de lui sourire. J’étais dubitative face à sa visite surprise, mais je ne peux m’empêcher d’être touchée par son attention. Aussitôt, je me sens plus légère. Donc, si tu veux, on peut regarder un film tous les deux.
-Cela me ferait très plaisir. Accepté-je, alors que je vois son regard détailler ma tenue.

-Hum, ça t’arrive souvent d’ouvrir la porte de chez toi avec juste un tee-shirt sur le dos ? Me demande-t-il ensuite avec un sourire amusé.
-Oh tu sais, je pensais que c’était la vieille d’en face qui venait me demander un truc. Lui réponds-je avec désinvolture alors que je me sens subitement gênée de l’accueillir en tee-shirt et en culotte… Et ce, même si le tee-shirt est suffisamment long pour cacher mes fesses. Je ne devrais pas l’être pourtant, il était présent le jour où j’ai fait mon tatouage dans le dos. Et même si j’avais une serviette qui cachait ma poitrine et qu’il a détourné le regard, je n’étais pas particulièrement plus vêtue à ce moment-là que ce soir. Et si tu veux mon avis, vu ce qu’elle peut bien raconter, ce n’est pas ma tenue qui va la choquer.
-Je vois. Se contente-t-il de me répondre, sans perdre son sourire en coin.
-Pour être honnête, j’allais me coucher…
-Tu veux que je te laisse ?
-Non, non. Tu peux entrer. Ca me fait plaisir que tu sois là. Lui assuré-je, avant de l’inviter à entrer à l’intérieur de mon appartement.

Nous nous installons ensuite dans mon salon. Je me dépêche d’allumer la télé, et de lancer le premier film que la plateforme de streaming me propose et qui est validé par Will. Je m’assois sur le canapé à côté de lui, sans trop savoir quelle attitude adoptée. Dois-je aller mettre un pantalon ou rester ainsi ? La Grace habituelle en aurait rien à faire de sa tenue, puisqu’il n’y a aucune raison d’être gênée. C’est Will, après tout. Je n’ai pas à être gênée auprès lui. Il s’en fiche, de comment je suis habillée.
J’essaie de calmer mes tourments intérieurs, et de me concentrer sur le film. S’il m’en parle, je devrais être capable de lui répondre sans raconter une absurdité. Mais au fur et à mesure que le film passe, je me rends compte qu’il s’agit d’un film romantique. Et sans que je parvienne à me l’expliquer, ça me met davantage mal à l’aise.

Un film romantique quand on est en mal d’amour, ce n’est pas forcément une bonne idée de base. Il me renvoie à mon statut de célibataire et je sais très bien que les scènes présentées n’ont absolument rien de réalistes. Pour certaines personnes, ces films les font rêver. Actuellement, celui-ci me fait plutôt déprimer.
Mais je n’ai pas envie de gâcher la soirée de Will. Il a déjà eu la gentillesse de venir me voir, de venir me tenir compagnie en l’absence de mon frère. C’est d’ailleurs incroyable, quand on y pense. Qui passerait voir une amie, totalement à l’improviste, juste pour lui tenir compagnie devant un film ? Comme ça, sur un coup de tête, un dimanche soir où on a davantage envie de rester tranquillement chez soi que de mettre le nez dehors ?
J’ai de la chance d’avoir Will dans ma vie. Qu’il soit avec moi, ce soir, me réchauffe le coeur et le met en joie. Mais, paradoxalement, cela me met également mal à l’aise que nous soyons que tous les deux, en tête-à-tête. Nous nous sommes déjà retrouvés seuls, tous les deux, et j’ignore pourquoi je me sens étrange ce soir. Il est vrai que cela n’arrive pas forcément souvent, ni sur une durée aussi longue.
Sa présence, sa prévenance, me troublent. Et je n’arrive pas à savoir pourquoi.
-Grace, tu vas bien ? M’interpelle subitement Will, me sortant ainsi de mes pensées.
-Hein ? Quoi ?

Je te demandais si tu allais bien. Répète-t-il calmement, me scrutant avec inquiétude. Tu as l’air ailleurs.
-Euh oui… Bredouillé-je, ne sachant que lui répondre. Je ne peux décemment pas lui révéler ce qui se passe dans ma tête. C’est juste… Que j’avais pas réalisé que c’était un film romantique. Lancé-je rapidement, cherchant une excuse à mon absence, qui ne soit pas totalement fausse. Son regard est doux et compréhensif, et il s’approche de moi pour me prendre dans ses bras.
-Tu veux mettre autre chose ? Me propose-t-il alors que j’oscille entre le bien-être et la gêne d’être aussi proche de lui. Je n’arrive pas à mettre de l’ordre dans mes émotions, c’est étrange d’être ainsi auprès d’un ami proche.
-Non, ça va aller, ne t’en fais pas.
-Tu es sûre ? Le but est que tu passes une bonne soirée. Pas de te miner le moral à cause d’un film.
-Ne t’inquiète pas… Je… Je veux juste rester ainsi… Si ça te gêne pas… Soupiré-je, appréciant son étreinte, le cœur battant de réaliser ce que je viens de dire. Non mais qu’est-ce que je viens de dire ? Will est un ami. C’est trop bizarre de dire ça à un ami…

Will parait surpris suite à ma demande, et je regrette aussitôt d’avoir laissé échapper cette phrase. Que va-t-il penser ? A tous les coups, il va croire que je me sers de lui pour combler mon manque d’affection.
Est-ce que je me sers de lui pour combler mon manque d’affection ?
La réponse me vient avec évidence. Non, je me sens vraiment bien auprès de lui. Comme sur un nuage…

-Il n’y a pas de soucis, Grace. Me répond-t-il avec tendresse.
Nous ne disons plus un mot. Je me plonge dans son regard tendre et je ne sais plus quoi penser. Il y a juste lui, ici, auprès de moi. Juste ses bras qui m’étreignent, et sa main qui caresse doucement mon dos pour tenter de m’apaiser. Par moment, cela me fait frissonner, mais j’essaie de ne rien laisser paraitre.
L’ambiance est étrange. Je n’entends plus le film. Il n’y a plus que Will. Le temps semble comme suspendu. Comme si nous étions sur un fil, et que nous pouvions basculer juste en l’espace d’une seconde. Une… Seule… Petite seconde…
Qui pourrait tout changer.

Et soudain, j’entends mon téléphone sonner sur ma table de chevet. Nous sursautons tous les deux, je laisse même échapper un cri de surprise de revenir si brusquement à la réalité. Will se racle la gorge, comme pour reprendre une contenance et s’éloigne subitement de moi. Je me surprends à regretter sa proximité. Je suis troublée par ce qui vient de se passer.
Tout en essayant de retrouver mes esprits, je m’empare de mon téléphone pour lire le message que je viens de recevoir.

-C’est … C’est qui ? Me demande Will, l’air ailleurs, comme s’il cherchait simplement à lancer une conversation.
-C’est Kevin. Il me demande si je veux le voir. Mais je vais l’envoyer bouler. Soupiré-je en réponse, alors que je sens que Will se tend à côté de moi. Un coup d’œil dans sa direction et je constate que son visage s’est soudainement fermé.
-Parce que tu … Tu le vois toujours ?
-De temps en temps… Quand je me sens seule… Ca m’évite de trop penser. Lui dis-je avec franchise, bien que je trouve mon attitude déplorable. Je me sens minable d’avouer ça tout haut.

-Bordel Grace, mais qu’est-ce que tu fabriques ? Explose soudain Will, à ma grande stupeur, qui se lève subitement du canapé. Mécaniquement, je me lève à mon tour, sans comprendre ce qui est en train de se passer. Je croyais que tu ne le voyais plus ? Qu’il t’agaçait ? A chaque fois que tu parles de lui, c’est pour te plaindre qu’il ne te parle que pour le crac-crac et rien d’autres, et que ça te soulait qu’il pense que tu es à sa disposition !
-Euh oui, mais…
-Mais quoi Grace ? Quoi ? Ce mec ne te respecte pas ! Il s’en fiche de toi ! Il n’y a qu’une seule chose qui l’intéresse ! Et… Et tu continues à le voir, alors qu’il n’est pas fichu de te respecter un minimum ? Continue-t-il de me crier dessus, alors que je suis trop abasourdie pour répondre quoi que ce soit.

Je n’entends pas la moitié des choses qu’il me dit tellement que je suis stupéfaite. La situation a changé tellement brusquement que j’ai du mal à m’y adapter. Comment a-t-on pu passer d’un moment calme, tendre et étrange à ça ? Comment Will a pu s’énerver aussi rapidement ? Comment un simple SMS a pu faire vriller la situation à ce point ? Qu’est-ce que j’ai loupé ?
Je suis totalement perdue. Tandis que Will exprime sa colère, j’essaie de réfléchir à ce qui a bien pu la provoquer. Je ne comprends absolument rien et la situation me semble surréaliste. Pourquoi me crie-t-il dessus comme ça ?

-Mais qu’est-ce qui te passe par la tête, Grace ? M’interpelle-t-il subitement, me sortant de mes interrogations. Cette situation ne te rend pas heureuse, alors pourquoi tu persistes à continuer à le voir ? Tu mérites mieux que de continuer à voir ce tocard !
-Je… Je te l’ai dit Will… Ca…
-C’est n’importe quoi, Grace ! Ouvre les yeux ! Ca te faisait peut-être du bien au début, mais ce n’est clairement plus le cas aujourd’hui ! Ce n’est pas toi ce genre de relation ! Ce n’est pas pour toi ! Pourquoi tu t’obstines alors que cela ne te rend clairement pas heureuse ? Ca me tue de te voir continuer une histoire alors qu’elle te fait plus de mal que de bien ! Ouvre les yeux à la fin et arrête de voir ce type qui te tire vers le fond! Continue-t-il de s’énerver alors que son ton commence sérieusement à m’agacer. De la stupéfaction, je m’énerve à mon tour. Me faire enguirlander, ça va bien deux minutes ! Je n’ai pas l’intention de me laisser crier dessus sans rien faire !

-Non mais pour qui tu te prends ?! Commencé-je à crier à mon tour, le coupant dans sa tirade et bien décidée à lui répondre. Je ne sais pas ce qu’il a, mais je ne suis pas un pushing-ball contre lequel il peut se défouler ! Tu n’es pas mon père, je te signale ! Alors, tu n’as pas à me dire ce que je dois faire ou non ! Je suis une grande fille et je fais encore ce que je veux ! Si j’ai envie de voir Kevin, c’est mon problème, pas le tien ! Oui, cette relation ne me convient pas mais être seule ne me convient pas non plus ! Oui, c’est une grosse connerie de continuer à le voir et je me sens déjà suffisamment minable sans que tu ais besoin d’en rajouter une couche ! Alors, je me passerai bien de tes commentaires, c’est clair?
-Grace …
-Et puis d’abord, de quel droit tu me parles sur ce ton ? Le coupé-je, ne lui laissant pas l’occasion de reprendre la parole. D’où tu me cries dessus ? Je ne suis plus une gamine ! Je suis suffisamment grande pour prendre mes décisions toute seule ! Ce n’est pas parce qu’on est ami que tu peux te permettre de me parler ainsi ! Alors de quel droit tu te permets de me parler comme ça ? De me dire ce que je dois faire ? Hein, de quel droit ?

-Je… Parce que… Parce que… Parce que je t’aime. M’avoue subitement Will, comme s’il laissait tomber les armes, et me clouant au silence. La tension entre nous retombe d’un coup, comme un soufflé, laissant planer une ambiance lourde. Et tu as raison, je n’aurais pas du te parler comme ça. Je me suis laissé emporter, et je suis désolé. Mais… Je t’aime et cela me tue de te voir perdre ton temps avec des abrutis. J’ai parfaitement conscience de n’avoir aucune chance avec toi et c’est pourquoi je n’ai jamais rien tenté. Tout ce que je veux, c’est que tu sois heureuse, même si c’est avec quelqu’un d’autre… Mais te voir avec Arthur, ou avec Kevin… Ni l’un ni l’autre ne te mérite. J’ai toujours su qu’Arthur était un lézard, je ne l’ai jamais senti. J’ai cru que c’était juste de la jalousie, mais j’ai compris que ce n’était pas seulement ça… Et là, quand je te vois continuer à voir l’autre, alors qu’il t’énerve, te rend malheureuse, qu’il ne te respecte même pas un minimum… Cela m’énerve, car je sais… Je sais que tu mérites d’être heureuse, et de trouver un homme qui saura t’apporter le bonheur auquel tu as le droit. Et je sais qu’il y a des hommes, dans ce monde, qui pourront t’apporter ce dont tu as besoin.

-Alors, te voir perdre ton temps et ton énergie avec cet abruti, oui, ça m’a énervé. Parce que ça me frustre de te voir t’enliser là-dedans alors que tu pourrais trouver tellement mieux que lui et t’épanouir dans une relation qui tient la route. Je veux que tu sois heureuse, je veux t’aider à aller mieux mais… Comme tu l’as dit, je ne peux pas prendre les décisions à ta place. Ce n’est pas ce que je veux non plus, d’ailleurs… C’est à toi d’être maitresse de ta vie, et de reprendre les choses en main pour aller chercher le bonheur auquel tu as le droit. J’espère, très sincèrement, que ta route finira par croiser celle d’un homme qui ira chercher le bonheur avec toi. Je … Je n’ai voulu que ton bonheur, Grace. Conclut-il, la gorgé noué, laissant échapper un soupir de lassitude.

-Je… je vais te laisser… Je…. Je crois que ça vaut mieux. Laisse-t-il échapper, avant de prendre le chemin de la sortie d’un pas lourd.

Boum boum…. Boum boum…

….

Boum boum…. Boum boum…

….

Une seconde.

….

Boum boum…. Boum boum…

Une seule petite seconde…

….

….

Boum boum…. Boum boum…

….

Qui peut tout changer…

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 13

Le mariage de mon frère et d’Alice était magnifique et la soirée s’est tout autant bien passé. Nous avons bien rigolé en voyant Tonton qui peinait à tenir sur ses jambes, en piaillant qu’il désespérait de voir son fils se caser un jour, avec Tata qui le suppliait de se taire en essayant tant bien que mal de le maintenir debout. Une image assez cocasse que nous n’oublierons pas de sitôt.
Surtout Gabriel d’ailleurs, qui était dépité par l’attitude de son père. Le pauvre, je le plains (ou pas).
La vie a repris son cours ensuite, et Grégory et Alice n’ont pas tardé pour partir en voyage de noces à Sulani. Ils ont eu envie d’aller se faire dorer la pilule pendant deux semaines, ces petits veinards. Il me semble, si c’est possible, qu’ils ont également faire un petit détour à Del Sol Valley avant de rentrer, pour passer quelques jours chez la sœur d’Alice. A eux la vie de star, ils ont bien raison d’en profiter !
 

*   *   *

Mais ce n’est pas parce qu’ils sont absents que nous devons rester chacun dans notre coin en attendant qu’ils rentrent. Gabriel a proposé que nous passions chez lui un midi. Enfin chez lui… Aux dernières nouvelles, Gideon crèche toujours dans son appart’, et nous savons tous qu’il ne va jamais déménager. Cette journée, c’est peut-être l’occasion pour eux d’avouer ce que nous savons tous déjà. Dommage, Grégory et Alice vont rater cette révélation qui va tous nous surprendre tellement elle est inattendue.
Révélation que j’attends avec impatience, alors qu’avec Will, Gideon et Gabriel, nous sommes tous les quatre installés sur l’immense canapé de mon cousin.
-Alors, c’est pour une raison particulière que nous a demandé de venir ? Ne tardé-je pas à titiller mon cousin après que les banalités de début de soirée soient passés. Je suis contente que tout se passe bien dans leurs boulots respectifs, mais j’ai un cousin et un meilleur ami à charrier pour leurs cachotteries inutiles !
-Il faut une raison pour inviter ses amis chez soi ? Réplique sans attendre Gabriel en faisant mine de ne pas savoir où je veux en venir.
-En même temps, on se voit davantage chez Grace que chez toi, alors que ton appart’ est plus grand. Donc, ça cache forcément quelque chose cette invitation ! Renchérit Will qui a bien compris mon petit manège.
-Tu peux parler, tu nous as jamais invité chez toi !
-J’habite dans un 20m², comment tu veux que j’accueille 5 personnes à l’intérieur ?
-Tu es un petit joueur Will. Et comment ça se fait que tu n’as pas emménagé dans un appart’ plus grand ? Tu n’es plus étudiant !
-J’ai pris le premier truc que j’ai trouvé et qui me permettait de ne pas retourner vivre chez mon vieux je te signale. Entre un 20m² et vivre chez mon père, y’a pas photo !
-Bon ça suffit vous deux ! Les interrompt brusquement Gideon, alors que je prenais un malin plaisir à compter les points. Effectivement, cette invitation n’est pas sans raison. Avoue-t-il ensuite, alors que je l’écoute avec attention.

-En fait, avec Gabriel… On est ensemble. Finit par avouer Gideon en lançant un regard plein de tendresse à mon cousin, qui se contente de lui sourire. Face à cette révélation -qui n’en est pas vraiment une-, je ne peux m’empêcher de sautiller de joie sur mon siège.
-Enfin, vous l’avouez ! M’exclamé-je en réponse, ravie de pouvoir les charrier à ma guise.
-Ca fait des semaines qu’on vous a cramé ! Précise Will qui affiche un grand sourire amusé alors que nos amis nous regardent avec incrédulité. Franchement, vous étiez pas discrets pour un sou !
-C’était à se demander pourquoi vous continuez à garder le secret ! Ajouté-je ensuite.
-Au début, on voulait être sûrs de nous. Nous répond alors Gideon. On voulait voir si notre couple tenait la route avant d’en parler à tout le monde… On ne sait jamais, on ne voulait pas casser le groupe si jamais cela ne fonctionnait pas.
-Et faut avouer aussi que c’était marrant de vous le cacher. Avoue Gabriel avec un sourire en coin. Et après, Grégory et Alice ont annoncé qu’ils allaient se marier et on ne voulait pas voler la vedette. Alors, maintenant qu’ils se sont dit oui, nous n’avons plus aucune excuse pour le cacher.
-Vous avez conscience qu’on savait que vous alliez finir ensemble dès l’instant où Gideon a posé ses valises ici ? Leur signalé-je avec un sourire narquois.
-Mais on n’était même pas ensemble à ce moment-là ! S’exclame de surprise mon meilleur ami.
-Peut-être, mais vous vous tourniez autour et même à Selvadorada, ils ont dû le remarquer ! Plaisante Will à son tour.
-Selvadorada ? Tu es gentil ! Je pense que même sur Sixam, ils vont cramer direct !

Nous avons passé un moment à les charrier, et ce, avec beaucoup de plaisir ! Depuis le temps que dure leur manège, nous avons eu tout le loisir d’imaginer et de préparer nos plaisanteries, juste pour pouvoir les embêter. Bien sûr, on n’est pas des sauvages. Entre deux blagues, nous leur avons dit que nous sommes contents pour eux. Surtout pour Gideon qui, bien qu’il a vécu des moments difficiles dans l’acceptation de son homosexualité, mérite bien d’être heureux. Et bien que Gabriel soit un boulet, il est aussi quelqu’un de chouette qui saura apporter ce dont Gideon a besoin. Et inversement, évidemment, mais Gideon a toujours été une personne en or donc Gabriel a forcément décroché le jackpot avec lui.
Puis, lassé de nos taquineries, Gabriel a fini par se lever pour aller préparer le déjeuner. La fausse excuse ! Il fuit, c’est tout ! Ce n’est pas grave, sitôt il est parti dans la cuisine, sitôt je me dépêche de prendre sa place entre Will et Gideon sur le canapé !

-Blague à part, c’est vraiment chouette pour vous deux, vous formez un beau couple. Assure Will en direction de Gideon.
-Merci. Ca me fait drôle parfois, de me dire que je suis avec lui, et que ça fonctionne. Mais je n’ai pas envie de me prendre la tête, et de voir où cela va nous mener. Lui répond alors Gideon, avant d’ajouter avec un sourire taquin. Il n’y a plus que vous deux à caser, en fin de compte ! Vous êtes en minorité au milieu des couples !
-Oh l’angoisse ! Tu te rends compte Will ? On est les deux derniers blaireaux à ne pas être maqués ! Qui aurait pu croire qu’on serait les derniers? Fais-je mine de geindre, alors qu’au fond de moi, je sens mon cœur se serrer. Mais hors de question de le montrer ! J’aurais cru que ce serait Gabriel et sa tête de gland le dernier à se caser !
-T’inquiète Grace ! Là, ils font les malins mais quand ils seront tous coincés chez eux avec des marmots, ils jalouseront notre vie de célibataire !

La plaisanterie de Will ne manque pas de faire rire tout le monde et, bien que j’essaie d’en rire également, elle provoque chez moi un pincement au cœur. J’espère bien ne plus être sur le marché des célibataires d’ici que mon frère ou mon cousin aient des enfants.
Néanmoins, je ne peux m’empêcher de me poser des questions. Ma vie amoureuse est un désastre. Depuis Arthur… Il n’y a eu personne d’autres à part Kevin. Mais Kevin… C’est juste pour s’amuser. Du moins, au début. Maintenant, c’est juste histoire de passer le temps, quand il ne me tape pas trop sur le système. Passer le temps… En attendant quoi, au juste ? Une occasion ? Un miracle ? La fin de ma vie ? Y-a-t-il quelqu’un qui me correspondrait, quelque part ? Ou est-ce que j’attends pour rien, et je vais finir seule avec des chats ?
Je finis par m’absenter quelques minutes dans la salle de bain. Il faut que je me reprenne. Gabriel et Gideon nous ont annoncé une merveilleuse nouvelle et ce n’est pas le moment de faire état de ma vie sentimentale. Aller Grace, souffle un grand coup et sourit !

Le déjeuner se passe dans la bonne humeur. Gabriel nous a révélé des talents de cordon bleu, qu’il doit certainement tenir de sa mère. Tonton, dans mes souvenirs, sait à peine faire cuire un œuf. J’ai réalisé aussi que je dois être la seule à être une quiche en cuisine. Mais s’il y a bien un aspect de ma vie dont je n’ai pas honte, c’est celui-là ! Rester des heures derrière un plan de travail, cela m’ennuie rien que de l’envisager !
Les heures passent, et je finis par réaliser que je ne vais pas tarder à devoir partir. Je vais bientôt devoir aller au boulot, et je dois passer récupérer mes affaires chez moi avant. Je dis rapidement au revoir à Gabriel et Gideon, et je finis par m’éclipser, suivie de près par Will qui profite de l’occasion pour partir également. Sur la place en bas de chez eux, nous prenons quelques minutes pour discuter avant de nous séparer.
-C’était sympa aujourd’hui.
-Oui. Ils se sont enfin décidés à nous dire la vérité ! M’exclamé-je en réponse, ce qui ne manque pas de le faire sourire.

-Et sinon, ça va toi ? Me demande soudainement Will, en affichant un regard inquiet à mon égard.
-Bah oui, pourquoi ? Lui réponds-je d’un air étonnée, n’ayant pas spécialement envie de m’éteindre sur mes soucis. Il a certainement mieux à faire que de m’écouter radoter.
-Tu étais ailleurs aujourd’hui. Depuis que Gideon a plaisanté sur le fait que nous sommes les derniers célibataires du groupe, je dirai. Me précise-t-il ensuite, me faisant soupirer de dépit. Il m’agace à être aussi attentif et perspicace. Il ne peut pas être aussi miro que les deux gugus que nous venons de quitter ?
-Ca va aller, Will. C’est juste que je prends conscience que ma vie actuelle… Ne me convient pas vraiment, en fait… Soupiré-je, lasse, ne cherchant pas à inventer un mensonge. Il me connait trop bien. Will doit être la personne qui me connait le mieux après ma mère et mon frère.
-Grace… Tu finiras par trouver quelqu’un.
-Peut-être… Mais quand ? Je m’amuse à faire celle qui s’en fiche, qui est très bien toute seule et qui en profite, mais moi aussi, j’aimerais bien avoir quelqu’un à mes côtés. Déblatéré-je sans réfléchir, dépitée. Au lieu de ça, je rencontre que des tocards. Qu’est-ce qui cloche chez moi ?

-Il n’y a rien qui cloche chez toi, voyons. M’assure Will en me prenant dans ses bras. Son étreinte me détend instantanément, me montrant que je ne suis pas toute seule face à mes crises existentielles. Will a toujours eu cet effet sur moi : je ne saurai l’expliquer, mais il a cette présence rassurante qui me calme et m’apaise. Je pourrai rester ainsi pendant des heures sans éprouver la moindre gêne. Tu n’as juste pas encore rencontré la bonne personne. Tu es encore jeune Grace, et même trop jeune pour te demander s’il y a quelque chose qui cloche chez toi pour être encore célibataire.
-Mais toi… Ca te gêne pas d’être encore célibataire ? Alors que tous nos amis sont en couple ? L’interrogé-je alors, réalisant que je ne me suis jamais interrogée sur ses propres ressentis. Comment vit-il son célibat ? Cherche-t-il activement l’amour ? Est-il du genre à attendre que l’occasion se présente ? Ou bien, il n’a pas envie d’être avec quelqu’un ?
-Euh… Disons que c’est… Compliqué. Me répond-t-il après une hésitation, comme s’il cherchait ses mots ou qu’il hésitait à me répondre.
-Comment ça ?
-Ce n’est pas important, Grace. Si mes proches sont heureux, c’est tout ce qui m’importe. Elude-t-il la question, mais je comprends qu’il ne souhaite pas y répondre. Et le connaissant, cela ne sert à rien d’insister.

Nous ne disons plus rien. Nous nous contentons de rester ainsi, dans les bras de l’autre, ignorant la pluie qui commence à tomber. Will n’a pas l’air décidé à me libérer de son étreinte, que je n’ai pas envie de quitter non plus. Ses bras sont comme un cocon qui me protège du monde extérieur et de mes troubles. C’est drôle de ressentir ça, dans les bras d’un ami… Mais je n’ai pas envie de me prendre la tête. Je me sens trop bien pour me poser des questions superflus.
-Aller, je vais te laisser. Tu vas être en retard au travail. Finit-il par me souffler. Il dépose un baiser sur ma joue, pour ensuite s’éloigner de moi, tout en douceur. Je reviens petit à petit à la réalité, et mon cœur se serre de devoir m’éloigner de Will, et de retourner à mon train-train quotidien.
-Oui… Tu as raison.
-Je te raccompagne jusqu’au métro si tu veux.
-Non, c’est bon… Ca va aller. Lui assuré-je avec un sourire, avant de le saluer et de prendre la route jusqu’à chez moi.
Mais, une fois dans le métro pour retourner dans le Quartier des épices, sans que je ne sache pourquoi, je me mets à pleurer.

*   *   *

Après le travail, je rentre chez moi exténuée. L’entrainement a été efficace, mais épuisant. Une fois dans mon appartement, je m’empresse de mettre un jogging et un tee-shirt ample qui fait office de pyjama. Je m’installe ensuite dans mon canapé et met le premier truc qui passe à la télé. J’ai juste envie de me vider la tête ce soir, avant de déplier mon lit et de sombrer dans les bras de Morphée.
Sauf que regarder un documentaire qui n’a absolument rien de romantique ne suffit pas à me vider l’esprit, d’oublier mes préoccupations actuelles. L’ennui que provoque chez moi le programme m’incite, bien au contraire, à remuer le couteau dans la plaie.

Je décroche très vite de ce qui se passe à la télévision. Ce n’est plus qu’un bruit de fond, tandis que mes pensées mélancoliques prennent de plus en plus de place. Encore une fois, je me demande ce qui peut bien clocher chez moi. Qu’est-ce qui peut être rédhibitoire chez moi pour ne pas plaire à un homme, pour ne pas trouver celui qui partagera ma vie. Et pourquoi ne parviens-je pas non plus à me contenter de ce que j’ai ? J’ai une famille et des amis géniaux. J’ai un travail qui me passionne et qui me permet de vivre de ma passion. Alors… Pourquoi je ressens ce besoin d’avoir quelqu’un dans ma vie ? Je pourrai très bien être heureuse toute seule. Plein de gens sont ravis d’être seuls. Et puis, après tout, être seule me permet d’avoir personne qui râle parce que j’ai oublié de mettre le linge sale dans la panière à linge sale… Ou même qui insisterait pour que j’achète une panière à linge sale.

Mais malgré la liberté que peut offrir le célibat, j’ai envie d’avoir quelqu’un à mes côtés. Quand je vois mon frère, mon cousin, mon meilleur ami aussi heureux, j’ai envie de vivre la même chose. J’ai envie d’avoir quelqu’un avec moi, le soir, pour paresser en pyjama sur le canapé quand je rentre du travail. J’ai envie de construire une famille, un jour. Je ne veux pas la tata parasite qui vient squatter la famille de son frère.
Mais ma vie amoureuse est une catastrophe. Le néant total. Quand je sors, je ne fais pas de nouvelles rencontres. Je ne cherche même pas à en faire, car je profite des instants passés avec mes amis. Le seul homme que je vois est un tocard que je ferai mieux de ne jamais revoir.
Les seuls moments où je n’y pense plus, c’est quand je suis avec Will… Depuis le mariage, j’ai l’impression que quelque chose à changer. Je suis tellement perdue que je ne sais même pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose… Je n’arrive même plus à réfléchir, tellement mes choix peuvent être hasardeux.
Pourquoi les choses ne peuvent pas être simples et faciles ?

Ce soir, je me sens terriblement seule. Seule et perdue. La télévision ne me permettra pas de me changer les idées.
Et comme souvent, quand cela ne va pas, on fait des bêtises…
-Oui, Kevin ? Fais-je après composé son numéro. Ca te dirait de passer chez moi ce soir ?

Génération Gris – Génération 4 – Chapitre 12

Une fois tous les invités arrivés sur le lieu du mariage, c’est-à-dire la proche famille et les amis proches, nous nous sommes tous installés autour de l’allée centrale. La cérémonie va bientôt commencer et nous attendons patiemment l’arrivée des mariés.
Ca y est, nous y sommes. Mon frère va se marier. Dans quelques minutes, il va descendre l’allée avec Alice, et ils vont se promettre amour et fidélité jusqu’à la fin de leurs jours. Cela me fait tout drôle d’être ici, d’assister prochainement à cette promesse d’amour éternel. Cela me fait drôle de voir mon frère se marier.
Mais en même temps, lorsque la musique se lance pour annoncer leur arrivée, cela m’émeut.

Tout le monde se tourne vers le haut de l’allée centrale. Grégory et Alice se tiennent côte à côte au bout, et se lancent un regard plein d’amour. Mon frère tend son bras à Alice, qui l’accepte sans hésiter, et ils avancent ensemble jusqu’à l’arche de mariage.
Je ne sais pas pour les autres, mais moi, je suis bouche bée en les voyant. J’avais déjà vu mon frère dans son costume, mais c’est la première fois que je vois Alice dans sa robe de mariée. Je n’étais pas présente pour les essayages. Dans la mesure où sa sœur ne pouvait être présente aujourd’hui, Alice a tenu à partager ce moment juste avec elle avant qu’elle ne parte sur le lieu de tournage de son prochain film. Cela ne m’a pas dérangé, cela me faisait un peu de surprise pour aujourd’hui. Et je ne suis pas déçue : elle est absolument magnifique. Sa robe a été faite pour elle et la met merveilleusement en valeur. Je suis étonnée que Grégory ne soit pas tombé dans les pommes en la voyant.
Je leur souris lorsqu’ils arrivent à ma hauteur. Ils sont tellement beaux tous les deux.

Ils arrivent à l’arche de mariage. La musique se fait plus douce, presque imperceptible. Elle accompagne le moment sans le masquer. Les invités ne prononcent pas un mot, nous sommes tous obnubilés par les mariés. Nous sommes suspendu à leurs lèvres, hâte d’entendre leur déclaration et promesse d’amour. Chose qui ne tarde pas à arriver. Alice est heureuse d’être aux côtés de Grégory, et s’estime être chanceuse d’avoir un homme comme lui dans sa vie. Elle qui n’a presque plus de famille, elle est ravie d’intégrer d’en intégrer une unie et aimante. Elle a hâte de créer leur famille. Elle accepte de prendre Grégory pour époux, et elle glisse son alliance à son annulaire.
Grégory est également heureux d’avoir Alice à ses côtés. Il juge être le plus chanceux et le plus heureux des hommes. Si, quelques années plus tôt, on lui aurait dit qu’il allait l’épouser, il ne l’aurait pas cru. Elle est son premier et unique amour, et il a hâte de partager sa vie entière à ses côtés. Une vie qui ne pourra qu’être heureuse, puisqu’ils seront ensemble. Il l’accepte comme épouse, et glisse la bague à son doigt avec une assurance que l’on voit rarement sur le visage de mon frère.

Leur émotion est palpable. Leur voix vrille par moment, mais personne n’y prête attention. Nous sommes tous attendris et émus en les regardant se marier. Une bulle d’amour les enveloppe et nous voyons bien que ce moment n’appartient qu’à eux. Ils sont dans leur monde. La force de leurs sentiments ne fait aucun doute lorsque l’on les regarde.
Les voilà mari et femme. Les voilà marier ! Pour sceller leur engagement, les mains d’Alice dans celles de Grégory, ils se lancent un regard ému et s’embrassent avec douceur.

Aussitôt, les félicitations et les applaudissements pleuvent. Un regard sur le côté, je vois les différentes réactions. Tata et Gabriel vont un effort pour ne pas montrer leur émotion. Tonton fait exactement l’inverse en exagérant comme à son habitude -peut-être que Tata est simplement blasée par l’attitude de mon oncle finalement. Gideon félicite joyeusement les jeunes mariés.
Quant à Maman… Sans surprise, elle verse sa petite larme. Elle essaie de le cacher, mais elle est comme beaucoup de mère qui assiste au mariage de son enfant. Cela me fait sourire, même si j’ai soudain un pincement au coeur. Elle doit certainement pensé au grand absent du jour. Papa… il aurait été tellement heureux de pouvoir assister à cet événement. De voir Grégory se marier. Il aurait été fier, aussi. C’est sans doute lui qui aurait fait la pièce montée.
Je chasse ces pensées de mon esprit. Je ne veux pas penser à Papa. Je n’ai pas envie de finir dans le même état que Maman. Peu importe où il est aujourd’hui, je suis sûre qu’il est là, à sa manière, auprès de nous. Qu’il est certainement fier de l’homme qu’est devenu Grégory.

Quant à moi… Je dois admettre que je suis émue par cette cérémonie. J’ai tellement chambré mon frère pour ses sentiments et ses maladresses -en même temps, c’est mon rôle de petite sœur de l’embêter. Je lui ai également sauvé le coup quand cet andouille a failli tout gâcher. Mais, moi aussi, je suis fière de lui. Il avait hésité à tenter sa chance avec Alice, et voilà qu’aujourd’hui, ils sont mariés. Il a trouvé son âme sœur. Chaque jour, ils montrent qu’ils sont faits pour être ensemble et cette journée en est la preuve. Alice est une femme formidable et je sais qu’ils seront heureux ensemble. Ils sont tellement beaux, tous les deux.

Le reste de la journée suit son cours. Nous félicitons les mariés. Nous leur avouons que la cérémonie était magnifique. Tonton ne tarde pas à leur dire qu’à présent, ils ont intérêt à se bouger le popotin pour faire plein de bébés : il veut être grand-tonton ! Il fallait bien qu’il sorte sa bêtise !
Puis, il y a les discours. Des photos des mariés sont prises, puis avec les invités. Le repas commence où personne ne tient en place. La nuit commence à tomber quand la pièce montée arrive. Grégory et Alice coupent ensemble la première part de gâteau et partagent une part. Mon frère a du s’entrainer : Alice n’a pas une seule trace de gâteau sur le bout du nez !

Tout le monde se sert ensuite d’une part de gâteau. La pièce montée est magnifique -blanc avec des roses bleues- et c’est presque dommage de la couper.
Mais même si le gâteau est magnifique, ce n’est pas ça qui m’empêchera d’y goûter ! Je prends donc une part que je m’installe à table, à côté de mon oncle. Et je m’empresse de goûter au gâteau… et il est délicieux !
-C’est un bien beau mariage que nous a fait ton frère. Me dit soudainement mon oncle alors que j’acquiesce en hochant la tête. Et toi, c’est quand que tu te cases ?
-Faudrait déjà que je trouve quelqu’un Tonton. Haussé-je les épaules en feignant l’indifférence.
-Je me demande bien qui sera le prochain descendant Opaline-Chastain à se faire passer la bague au doigt. S’interroge-t-il tout haut.
-Demande à ton fils.
-Toi ! Tu sais quelque chose ! Allez avoue, et je te rends ta part de gâteau ! Réagit-il au quart de tour en me piquant mon assiette. Je vois Gabriel, qui passait par là, faire aussitôt demi-tour avant que son père ne l’aperçoive.
-Tiens, regarde, il y a Gabriel qui essaie de prendre la poudre d’escampette ! N’hésité-je pas une seconde à le dénoncer. Après tout, cela le motivera peut-être à avouer qu’il sort avec Gideon.
Tonton, les yeux brillants de malice, s’empresse de me rendre mon assiette et de partir à la poursuite de son fils. Désolée Gabriel, je me devais de tout faire pour pouvoir finir ma part de gâteau !

Alors que je me retiens de rire dans mon coin, je perçois soudain le regard plein de désarroi de Will, à l’autre bout de la table. Le pauvre s’est retrouvé assis entre ma mère et ma tante. Je compatis très sincèrement pour lui, mais je crains qu’il soit déjà trop tard pour le sauver.
-Dis donc, j’ignorais que nos enfants avaient des amis aussi mignons ! S’exclame ma tante tellement fort que je l’entends aisément. Je manque de m’étouffer avec mon gâteau tellement que je suis morte de rire. Joy, tu m’avais caché ça !
-Je ne m’amuse pas à commenter l’apparence des amis de mes enfants.
-Ah la la, il ne s’agit pas de ça. Ecoute et prends-en de la graine. Dis moi, jeune homme, tu es célibataire ?
-Sarah ! Tu es mariée et ton mari est en train de courir après ton fils !
-Roh toute suite ! Ce n’est pas pour moi ! Assure-t-elle alors que Will ne sait visiblement plus où se mettre. Cette scène m’amuse tellement que je n’ai aucune envie d’intervenir. Figure toi, jeune homme, que ma nièce adorée est célibataire et la pauvre chérie peine à trouver un homme qui ne soit pas un idiot fini.
-Je te signale qu’ils sont amis avec Grace. Rappelle ma mère qui se retient également de rire.
-Ah bon ? Mais alors, qu’est-ce que tu attends ? Tu as du caca dans les yeux pour ne pas voir que ma nièce est super ? L’accuse aussitôt ma tante en le scrutant avec sérieux. A moins que tu préfères les femmes d’âge mûr ? Si tu veux, Joy doit bien s’ennuyer toute seule depuis…
-Non mais Sarah, ça va pas la tête ?! S’offusque ma mère alors que je mets ma tête entre les mains pour cacher mon fou rire. J’ai aperçu le regard de Will qui disait « oh secours, tuez-moi s’il vous plait » et je crois que cela m’a perdu pour la soirée. Et puis arrête, tu le mets mal à l’aise le pauvre. Regarde comme il est tout rouge et il n’ose plus prononcer un mot !
-Roh la la, ces jeunes ! Ils sont choqués pour un rien !

Après que Will se soit enfui -je me demande bien pourquoi…-, l’ambiance s’apaise autour de la table. Chacun se promène un peu pour admirer la décoration des lieux tout en s’offrant une petite balade digestive avant l’ouverture de bal. J’aperçois également Gabriel faire tout son possible pour fuir son père, et c’est assez drôle à voir.

Puis, une fois la nuit ayant totalement remplacée le jour, une douce musique se lance et Grégory et Alice s’avancent pour être à la vue de tous. Ils se font ensuite face et se rapprochent. C’est l’heure de la première danse.
Et moi qui pensais qu’ils ne pouvaient pas être plus beaux ensemble que lors de la cérémonie, je me suis trompée. Bien que Grégory n’aime pas danser, il se prête volontiers à l’exercice et offre un magnifique slow à sa femme. Ils dansent ensemble, ils tournent ensemble, et lui la fait tournoyer tout en la regardant avec plein d’amour.
Ils sont tellement magnifiques. Ils feraient rêver n’importe qui.

*   *   *

Quant à moi, tout en observant leur première danse de couple marié, je me tiens à l’écart du reste du groupe. Je détourne parfois le regard, et je respire un grand coup. Tandis qu’ils célèbrent leur amour, je me rends compte que je les envie. Je me retrouve à faire le bilan de ma vie amoureuse, et je ressens un profond pincement au cœur.
J’ai joué à faire semblant. J’ai été amoureuse avant d’être brusquement rejetée. Aujourd’hui, je passe le temps avec un homme qui n’est absolument pas fait pour moi.
Je soupire de dépit. Tout cela ne me mène à rien. Ce n’est pas ce dont j’ai envie.
Et ce soir… Je me retrouve à envier mon frère.
C’est pathétique.

Je ne devrais pas me sentir ainsi. C’est le mariage de mon frère, je devrais simplement être heureuse pour lui, et ne penser à rien d’autre qu’à son bonheur actuel et futur. Evidemment, je me réjouis de son bonheur. C’est une évidence. Mais leur amour, cette danse et cette chanson romantique qui leur correspond tellement… Je ne saurais l’expliquer mais cela me bouleverse en plus de m’émouvoir.
Vivrais-je moi aussi la même chose un jour ? Vais-je trouver, moi aussi, un homme qui me regarde ainsi ? Vais-je, moi aussi, créer ma propre famille et vieillir auprès de quelqu’un ? Ou suis-je condamnée à ne subir que des déceptions et à vivre des relations sans aucun sens ?
-Tout va bien, Grace ?

Je sursaute en entendant cette question. Je tourne brièvement la tête et je m’aperçois que Will est maintenant à mes côtés et qu’il m’observe avec curiosité. J’étais tellement perdue dans mes pensées que je ne me suis pas aperçue qu’il se rapprochait de moi.
-Oui… Tout va bien. Lui réponds-je avec un air absent, alors que les mariés rejoignent le petit abri où se trouve une piste de danse, la musique poursuivant sa route et invitant les invités à se joindre à eux.
-Grace… Je te connais par coeur. Je sais ce que signifie cette tête. N’est pas dupe Will, alors que je soupire. Comment fait-il pour me décrypter aussi facilement ?
-Vraiment, tout va bien. Assuré-je une nouvelle fois, en tâchant d’être un peu plus convaincante. C’est juste que… Je me disais… En fait, j’espère vivre la même chose, un jour. Avoué-je, dans un soupir, le regard dans le vague et le coeur serré.
-J’en suis convaincu. M’affirme-t-il en réponse, avec un sourire plein de bienveillance. Je lève les yeux au ciel face à sa réponse, n’ayant pas autant de certitude que lui. Fais pas cette tête. Il n’y a aucune raison que tu ne trouves pas l’homme qui partagera ta vie. Tu es exceptionnelle, Grace. Si un homme n’est pas fichu de s’en rendre compte, c’est que c’est un idiot.
-Tu exagères.
-Pas du tout. Garde confiance, tu finiras par trouver chaussure à ton pied. Et un jour, ce sera toi qui descendra une allée centrale pour dire « oui » devant une arche.
-Comment peux-tu en être si sûr ? Il y a des personnes qui finissent leur vie seule. Lui demandé-je, ne partageant pas son optimisme. Mon coeur se serre en me réalisant si défaitiste.
-Parce que… Je… Laisse-t-il échapper, avant d’hésiter. Il s’interrompt, cherche ses mots, et je suis en train de me dire que, même lui, ne trouve pas d’arguments valable qui prouveraient ses dires. Parce que je ne peux pas imaginer un futur où tu n’es pas heureuse. Finit-il par lâcher.
-Will… Soufflé-je, éberluée par sa dernière phrase. Je le regarde avec surprise. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me réponde ça… J’ai du mal à rassembler mes pensées, pendant que ses mots tournent en boucle dans ma tête.
Je… C’est la plus belle chose que l’on m’est jamais dite.
-Grace… M’accordes-tu cette danse ? Me demande-t-il ensuite avec un sourire, alors que mes idées se brouillent dans ma tête.

Je suis incapable de répondre. J’ai le souffle coupé. Je me contente donc de hocher positivement la tête. Will me sourit. Il s’approche doucement de moi, me prend la main, passe la sienne dans mon dos. Je me pose mon autre main sur son épaule et je le laisse me guider.

Je ne m’attendais pas à ce qu’il me dise une chose aussi adorable. Je suis chamboulée. J’ai toujours été proche de Will, et il s’est toujours montré prévenant envers moi. On s’est charrié, taquiné… Parfois, je me suis rendue compte que je n’étais pas une aussi bonne amie que lui, laissant mes histoires prendre le pas sur le reste. Me faisant ignorer des préoccupations et les intérêts de mes amis.
Et pourtant… Il parvient à m’estimer à ce point ? A me dire des phrases aussi adorables, loin des phrases bateaux et toutes faites que l’on pourrait aisément sortir pour réconforter sans se prendre la tête ?

Ses mots, son intention… Je me rejoue la scène dans ma tête. C’est étrange… Will est mon ami, il est normal qu’il souhaite mon bonheur. Cela n’est en rien surprenant… Et pourtant, cela me chamboule, résonne en moi, me perturbe… J’ai la sensation de passer à côté de quelque chose. C’est comme d’être proche de la solution sans réussir à mettre la main dessus.
Je me sens étrange tandis que je danse avec Will. J’essaie de retrouver une respiration normale, d’apaiser mes tourments pour me laisser porter par la musique. Par moments, je ferme les yeux pour tenter de me reconnecter avec l’instant présent, mais lorsque je les rouvre que je me plonge dans le regard de Will, mon trouble ne fait que s’accentuer, et je ne comprends pas pourquoi.
Will est mon ami… Pourquoi suis-je autant perturbée par la simple manifestation du lien qui nous uni ?

Je m’efforce de chasser mon trouble, de penser à autre chose, de me concentrer sur l’instant présent. J’affiche un grand sourire à Will pour qu’il ne soupçonne pas à quel point ses mots m’ont chamboulé. Je ne voudrai pas l’inquiéter.
Néanmoins, je dois avouer que ce n’est pas bien difficile de faire comme si de rien n’était face à lui. Cette danse est agréable et me fait du bien. Malgré mon trouble intérieur, je me sens bien auprès de lui. Bien que quelque chose dans son regard ne fait que nourrir mon trouble, je parviens à le mettre de côté pour me sentir plus détendue, petit à petit.
C’est agréable de danser avec lui, d’être auprès de lui. Doucement, sûrement, je me laisse finalement porter par la musique et le moment. La bienveillance que dégage Will et l’attention qu’il me porte m’enveloppe et me coupe petit à petit du monde qui nous entoure.
Les secondes passent, se transforment en minutes, puis semblent disparaitre. Il n’y a plus que lui, que nous, que notre danse. Le reste ne semble plus avoir d’importance.

*   *   * 

Le rythme de notre danse finit par se ralentir. Doucement. Elle finit par s’arrêter. Je reviens peu à peu à la réalité. J’ai l’esprit dans du coton, embrumée par une multitude de questions dont je ne parviens pas à trouver la réponse. Je me rends à peine compte que la musique vient de changer, devant plus entrainante, plus énergisée, invitant à se déhancher sur la piste de danse.
Will me libère de son étreinte. Ma main reste cependant dans la sienne tandis que son visage se rapproche du mien pour me murmurer quelque chose à l’oreille.
-Profite de la soirée, Grace. Et ne doute jamais que toi aussi, un jour, tu aimeras un homme autant qu’il t’aimera et que vous allez parcourir un long chemin ensemble. Parce que tu es une femme formidable et qu’il n’est pas possible qu’il en soit autrement.