Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 26
-Monsieur Chastain, je suis au regret de vous annoncer qu’un accident s’est produit dans une des salles techniques de l’agence. Annonce le Directeur de l’Agence spatiale d’Oasis Springs. Le prototype sur lequel travaillait nos équipes a … hum… il a explosé. Et votre épouse était malheureusement présente dans la salle au moment de l’explosion. Je tiens cependant à vous rassurer : au moment de l’explosion, Joy entrait dans la salle pour apporter des documents à nos chercheurs et se trouvait donc à distance du prototype. Elle est tombée suite au souffle de l’explosion et s’est cognée la tête, mais l’équipe d’urgentistes qui est intervenue s’est montrée rassurante. Elle ne semble pas présenter de commotion cérébrale et devrait s’en sortir avec une simple cicatrice, même si elle devra rester en observation à l’hôpital pour s’assurer que tout va bien. Je me dois cependant de vous avertir, ajoute rapidement Ernest Touthym avant que Cédric n’ait le temps de prononcer le moindre mot, que votre épouse a rapidement présenté des douleurs au ventre. Etant donné son état, elle a rapidement été..
-Où est-elle ? Où a-t-elle été emmenée ? Le coupe sans attendre Cédric, qui a du mal à canaliser son stress grandissant. Bien qu’il essaie de se raisonner quant à l’état de santé de Joy, son inquiétude quant à leur bébé ne cesse de croître.
-Elle a été transportée à l’hôpital de Willow Creek, Monsieur Chastain. Sachez que..
-Au revoir, Monsieur. Raccroche sans attendre Cédric, qui peine à rester de marbre face à la situation. Son fils le regarde d’un air inquiet, comprenant que quelque chose de grave est en train de se passer, mais Cédric ne parvient pas à rassembler ses mots pour tenter d’expliquer à Grégory la situation.
Au même moment, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Cédric se dépêche d’aller ouvrir à son frère et à son neveu, et Celian n’a même pas le temps de faire une blague quant à son retard qu’il remarque l’attitude étrange de son jumeau. Cédric lui explique rapidement qu’un accident est survenu au travail de Joy et le supplie de bien vouloir garder Grégory pour qu’il puisse aller la rejoindre à l’hôpital. Celian accepte sans hésitation, à la condition qu’il le laisse appeler un taxi. Il n’est pas absolument pas en état de conduire et il manquerait plus que lui aussi ait un accident.
Cédric le remercie alors, et file dans la chambre récupérer des affaires pour Joy le temps que le taxi arrive. Celian essaie tant bien que mal de rassurer son neveu devant cette agitation, et promet à son frère de prendre soin de lui avant que Cédric ne parte à l’hôpital…
Quand l’explosion est survenue à l’agence, j’ai eu l’impression que le temps se déroulait au ralenti. Je ne comprenais pas ce qui était en train de se passer. J’apportais des documents dans la salle où mes collègues travaillaient sur le prototype et l’instant d’après, j’étais au sol avec un sifflement aigu retentissant dans mes oreilles. J’étais sonnée et je n’arrivais pas à rassembler mes idées. Je n’osais pas me lever non plus, terrifiée par l’état dans lequel je pouvais me trouver. J’ai mis ma main sur mon ventre, plus angoissée encore pour mon bébé. Est-ce qu’il va bien ? Comment se porte-t-il ? Je priais intérieurement de ne pas avoir perdu mon bébé !
Petit à petit, mon ouïe est redevenue normale. J’entendais la panique, la peur, la douleur. Égoïstement, je ne pensais pas à mes collègues qui se sont trouvés au plus près de l’explosion. Je ne songeais qu’à mon bébé qui était là, au creux de mon ventre.
Après un temps interminable à mon sens, les secours sont arrivés. Une jeune femme est venue me parler pour s’assurer que j’étais consciente et lucide. Elle a observé la blessure que je me suis faite à la tête, et que je n’avais pas remarqué jusque là, me posa de multiples questions. J’ai avoué avec une inquiétude grandissante que je commençais à ressentir des douleurs dans le ventre. Très rapidement, on m’emmena à l’hôpital.
J’étais terrifiée, et complètement perdue. La douleur s’intensifiait et j’ignorais tout de l’état de santé de mon bébé. Je savais juste qu’il me restait normalement un bon mois de grossesse et mon cœur se serrait à l’idée qu’elle puisse sortir plus tôt que prévu. J’évitais du mieux que je pouvais de songer au pire.
Un médecin m’a auscultée dès mon arrivée à l’hôpital, et sa décision fut sans appel. Le placenta s’était décollée et mon bébé était en détresse. Accouchement par césarienne en urgence, pas d’autres choix. Les infirmières essayaient de me calmer et de me rassurer, et je me suis mise à penser à Cédric. Il n’était pas là, je suis seule face à cette épreuve. Dans quel état va-t-il être en apprenant la nouvelle ? Et Grégory ? Comment va-t-il lui expliquer la situation ? De multiples questions se bousculaient dans ma tête, et ce, durant toute la durée de l’opération. Très vite, le médecin a sorti mon bébé de mon ventre et j’entendis avec soulagement ses premiers cris.
C’est dans ces conditions désastreuses que Grace, mon petit ange, est née.
Je ne suis pas restée seule très souvent les jours qui ont suivi. Cédric était présent, évidemment, et je n’ai cessé d’avoir la visite de ma mère avec Paul, de mon père avec Kalpita, Celian et Sarah sont venus également, nous rassurant au passage sur l’état de Grégory qui est content de passer quelques jours avec son cousin même s’il me réclame. Même Tonton Ryan est venu s’assurer que j’allais bien, ainsi que Grace.
Puis, un jour, nous avons pu rentrer à la maison, avec Grace.
Si elle est née trop tôt, si elle a risqué de perdre la vie avant même d’avoir vu la lumière du jour, c’est de ma faute. Si je n’avais pas décidé de participer à cet événement et de décaler mon congé maternité d’un jour, j’aurais été à la maison quand l’explosion a eu lieu. Grace serait restée dans mon ventre. Sa vie et sa santé n’auraient pas été en péril. Mais parce que j’en ai fait qu’à ma tête, j’ai failli perdre ma fille, ma petite princesse.
Aujourd’hui, je suis terrifiée à l’idée que je pourrais lui faire du mal. Mon rôle est de la protéger et j’ai failli à cette tâche avant même qu’elle soit venue au monde. Si le pire a failli se produire alors qu’elle n’était pas encore née, que pourrait-il se passer maintenant qu’elle n’est plus en sécurité dans mon ventre ? Suis-je vraiment capable de m’assurer qu’elle grandisse, et vive, en toute sécurité ?
En suis-je capable alors que c’est de ma faute si elle a failli ne jamais connaitre la vie ? Je m’en veux tellement et je ne suis même pas certaine être capable de me pardonner un jour…
Cédric, quant à lui, s’approche de Grégory et se baisse pour se mettre à son niveau.
-Ce n’est pas nul que ce soit une fille. Quand elle sera un peu plus grande, elle pourra jouer avec toi, tout autant que si elle était un garçon. Le rassure-t-il, si bien que Grégory arrête de faire la grimace, même s’il continue à être sceptique. Et puis, tu es un grand garçon maintenant, et tu es suffisamment grand pour comprendre qu’il faut prendre soin d’elle. Plus tard, vous veillerez l’un sur l’autre mais pour le moment, c’est un petit bébé et toi son grand frère. Tu veux bien aider Papa et Maman a veillé sur elle ? Lui demande-t-il alors que le regard de Grégory s’illumine. A ce moment, Grace commence à pleurer dans son berceau, et spontanément, Grégory se rapproche d’elle et se met sur la pointe des pieds pour mieux la voir. Afin de l’aider, Cédric le prend dans ses bras et le penche vers sa sœur.
-Pleur’ pas Grace! Lui dit-il avant de lui faire un bisou sur le front, comme lui a appris Maman.
Mais… Je n’arrive pas à lui parler de ce que je ressens, comme si ce n’était pas légitime. Ma fille va bien, elle est en bonne santé et je devrais être heureuse en cet instant.
Mais je suis incapable de retirer de mon esprit que ma passion, mon entêtement à aller travailler au lieu de me reposer, ont causé mon accident. Qu’à cause de moi, ma fille a failli ne jamais voir le jour.
Au bout de quelques minutes, Maman vient s’asseoir à côté de moi et me regarde avec insistance.
-Tout va bien ma puce ? Me demande-t-elle après un silence, où je faisais mine de ne rien remarquer à son attitude.
-Bien sûr Maman, pourquoi ça n’irait pas ? Lui dis-je avec nonchalance, en haussant les épaules avec désinvolture.
-Parce que je sais ce que c’est que de vivre un accouchement difficile et que je vois bien que tu es en train me mentir. Et puis, tu te tiens à distance de ta fille depuis que vous êtes rentrées à la maison.
-Sauf que c’est différent, Maman. Finis-je par soupirer. Ton accouchement a été difficile parce qu’il y a eu des complications. Le mien l’a été parce que je suis allée travailler alors que j’aurais du rester à la maison. Je… Je culpabilise Maman… Si je n’avais pas décalé mon congé d’une journée pour assister à cette présentation, je n’aurais pas été présente lors de l’explosion et je n’aurais pas risqué la vie de ma fille. A cause de moi, elle aurait pu mourir…
-Ma chérie… Est-ce toi qui est à l’origine de l’explosion ? Me demande-t-elle de façon directe et sans tourner autour du pot. Sa question est tellement absurde que je lui lance un regard choqué. As-tu saboté ce prototype pour qu’il explose ?
-Bien sûr que non ! Je ne travaillais même pas sur ce projet !
-Alors ce n’était pas ta faute. En conclue Maman avec sérieux. Tout comme je ne pouvais prévoir les complications lors de mon accouchement, tu ne pouvais pas prévoir que cet engin allait exploser. Tu aurais pu tout aussi bien traverser la rue et te faire renverser par une voiture pendant ton congé maternité. Ca n’aurait pas davantage été ta faute que ce qui s’est effectivement passé. C’est malheureux, mais tu étais simplement au mauvais endroit au mauvais moment.
-Je l’entends bien Maman, mais je ne peux m’empêcher de culpabiliser… Soufflé-je la gorge nouée. Si je ne suis pas capable de prendre soin de ma fille alors qu’elle est toujours dans mon ventre, comment le pourrai-je maintenant qu’elle n’y est plu ? Si je lui ai fait du mal en provoquant sa naissance, que pourrais-je encore lui faire ? M’interrogé-je alors que je vois ma mère secouer la tête.
-Ma puce, même avec toute la bonne volonté du monde, tu ne pourras pas empêcher les accidents de se produire. Même en l’enfermant toute sa vie à l’intérieur de la maison, elle serait capable d’essayer de s’enfuir par la fenêtre. Même la meilleure mère du monde ne pourrait empêcher ses enfants de se faire mal parce que ça fait partie de la vie. Il faut faire attention, bien sûr, mais tu ne pourras pas empêcher tes enfants de s’écorcher le genou parce qu’ils se sont cassés la figure en jouant avec leurs copains. Un jour, tu auras peut-être un parent qui va débarquer chez toi avec Grace dans les bras car elle s’est cassée le bras en tombant d’un trampoline. N’essaie pas d’imaginer ce qui pourrait lui arriver, tu vas devenir folle. Et puis, regarde Grégory, il se porte comme un charme. Il n’y a aucune raison que tu t’occupes moins bien de Grace que de lui. Tu es une bonne mère Joy, et ce regrettable accident ne doit pas redéfinir la mère que tu es, ni même la personne que tu es.
-Je le sais ça. Cédric est adorable et je ne sais pas comment je ferais sans lui.
-Il a bien intérêt à être adorable ! Réplique aussitôt Maman alors que je ne peux m’empêcher de sourire à sa réponse. Plus sérieusement, nous sommes là aussi avec ton père si tu as besoin de quelque chose, même si tu as juste besoin de parler. Et si jamais tu as besoin tu as besoin de voir quelqu’un… sache qu’il n’y a pas de honte…
-Tu parles d’un psy ? Je vais être obligée d’en voir un de toute façon. L’informé-je en haussant les épaules. L’agence a mis en place une cellule psychologique pour l’ensemble des salariés, mais ceux directement concernés par l’accident ont l’obligation d’avoir l’autorisation d’un psychologue avant de pouvoir reprendre le travail. J’ai rendez-vous la semaine prochaine, mais j’ai bien conscience que je n’aurais pas mon autorisation d’exercer avant un moment…
-En voilà une décision censée. Ca va te laisser tout le temps nécessaire pour te remettre de tout ça.
-Certes… Merci Maman… D’être là…
-C’est normal ma chérie. Tu es ma fille et je veux que tu ailles le mieux possible. Et puis…. si je te dis tout ça, c’est aussi pour que tu puisses te rapprocher de ta fille. Je ne voudrais pas que tu regrettes de ne pas t’être occupée d’elle autant que tu l’aurais voulu… Termine-t-elle dans un souffle, son regard se perdant dans le vague. Elle n’a pas besoin d’en dire plus. Elle ne veut pas que je fasse les mêmes erreurs qu’elle par rapport à ma fille. Aussitôt je la prends dans mes bras.
-Je vais faire des efforts, Maman. Je te le promets.
-Un peu courte car il a commencé à pleuvoir mais oui. Me confirme-t-il avec un sourire. Il a couru partout en essayant de me semer mais il n’a pas compris que je fais des plus grands pas que lui. Bon, il a glissé à un moment mais rien de grave, juste ses vêtements à changer.
-En même temps, je connais que peu d’enfants qui n’aient jamais tombé en jouant. Signale Maman l’air de rien, alors que sa remarque est tout sauf innocente. Tu t’es bien amusé dehors mon grand ?
-Oui Mamie !! Trop bien ! J’ai couru et puis boum, par terre ! C’était trop drôle ! S’en amuse Grégory … en parlant comme d’habitude la bouche pleine. Mon regard se perd dans le vide alors que je me mets à imaginer le mal qu’il aurait pu se faire en tombant. J’essaie de chasser ces idées de ma tête, quand je remarque que Grégory est maintenant devant moi, avec la moitié de son sandwich dans les mains. Aussitôt, et avec un grand sourire d’ange, il le tend vers moi.
-Tiens Maman, c’est pour toi ! Me dit-il alors que mon cœur fond devant l’attention de mon fils. Sans attendre, je le soulève pour l’installer sur mes genoux tout en partageant son sandwich avec lui.
-Ose me dire que tu n’es pas une bonne mère. S’en amuse Maman alors que Grégory se colle contre moi pour me faire un câlin.
Je me contente de lui sourire tandis que je profite de tout l’amour que me donne mon fils. Je soupire d’aise, et je mets tout en œuvre pour me concentrer là-dessus.
Tout le monde va bien. Je vais bien. Grace va bien. Nous formons une famille unie, et si je me concentre là-dessus et sur l’instant présent, tout finira par aller mieux.


































































