Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 32
Mon père est mort. Il était âgé et c’est dans l’ordre naturel des choses. On naît, on grandit, on vit, on vieillit et on meurt.
J’ai beau me le répéter, cela ne m’aide pas à aller mieux.
Cela a été un choc pour moi d’apprendre la nouvelle. Kalpita avait l’air désolée pour moi, mais elle était également anéantie de l’avoir perdu.
Quant à moi… Je suis inconsolable depuis son appel. Je ne m’attendais absolument pas à perdre mon père. Pendant un temps, j’ai cru qu’avoir passé la majeure partie de ma vie sans lui allait m’aider à mieux supporter son départ. J’ai cru que j’avais déjà cette habitude de vivre sans lui ancré en moi, et que le manque ne serait pas trop important.
Je me suis trompée. C’est tout le contraire qui se produit, car je ne cesse de penser à toutes ces années que j’ai vécu loin de lui, toutes ces années de perdues et que nous ne pourrons plus jamais rattraper. Il a fait son possible pour être malgré tout présent dans ma vie et il est venu vivre ici dès qu’il a pu. Néanmoins, cela ne remplace pas la présence physique d’un père dans la vie de sa fille et, même si je lui serais toujours reconnaissante des efforts qu’il a pu faire, j’aurais aimé qu’il soit davantage présent.
Parce qu’entre deux visites, il m’a toujours énormément manqué. Et maintenant qu’il n’est plus là, il me manque encore plus.
En plus de devoir gérer mon propre chagrin, il a fallu expliquer la situation aux enfants. Cédric a été d’une grande aide, et je ne sais pas ce que j’aurais fait sans lui. Comment expliquer à des enfants qu’ils ne verront plus jamais leur grand-père ? Comment leur expliquer cela calmement, sans exploser soi-même en sanglots ?
Honnêtement, je ne m’en sentais pas capable, je me suis contentée de rester à côté de Cédric pendant qu’il leur a annoncé la nouvelle. Ma gorge était trop nouée pour pouvoir prononcer un seul mot.
Grace avait l’air un peu perdu, et je pense qu’elle est encore trop jeune pour comprendre. Quant à Grégory, j’ai bien vu son regard se voiler de tristesse. Il m’a alors regardé et il s’est jeté dans mes bras.
Depuis ce jour-là, j’entends Grace réclamer de temps en temps son grand-père. Elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut plus le voir. Nous essayons de lui expliquer, et de lui ré-expliquer, mais nos explications ne semblent pas valables à ses yeux. Seul Grégory semble parvenir à la calmer et à distraire son attention.
Cela me fait tellement mal au cœur de les voir ainsi, mais je sais que je ne pourrai pas faire de miracle. J’ai bien conscience que seul le temps pourra apaiser leur chagrin.
Dès qu’elle a appris la nouvelle, Maman est venue à la maison. Officiellement, elle est là pour me soutenir. Officieusement, je pense qu’elle en a besoin aussi.
Certes, mon père était son premier amour mais il était surtout mon père et elle vient aider sa fille à surmonter son décès. Néanmoins, et même si elle aimait énormément Paul, je sais que Papa a toujours eu une place particulière dans son cœur, et je suppose que son départ l’affecte bien plus qu’elle ne veut bien me le montrer. Je vois bien qu’elle essaie de se montrer forte pour moi, pour m’aider à affronter cette épreuve, mais je ne suis pas dupe. Maman vient de perdre l’autre homme de sa vie et elle aura beau dire le contraire, je sais qu’elle ne va pas bien.
Quelques jours après son décès, l’enterrement de mon père a lieu. La journée est terriblement triste et c’est le cœur gros que je me rends au cimetière, accompagnée par ma mère et par Cédric. Grégory est à l’école et Celian et Sarah ont accepté de garder Grace.
Enterrer mon père est difficile. C’est à ce moment-là que je me rends compte que je ne le verrai plus. Il a été absent durant une grande partie de ma vie, mais je m’étais habituée à le voir quasiment tous les jours depuis qu’il a emménagé à Oasis Springs. Je suis debout devant sa tombe, et je me rappelle de chaque instant passé avec lui. Il était un père absent à cause de la distance, mais il était surtout un père qui faisait son possible pour être présent dans ma vie, pour exister dans mon quotidien et dans mon esprit. Une fois qu’il est venu vivre à Oasis Springs, il a tout fait pour rattraper le temps perdu, et créer des liens avec ses petits-enfants. Comme pour être meilleur dans son rôle de grand-père que dans celui de père.
Mais malgré tout, il a été un père merveilleux. Il a fait ce qu’il a pu, mais le plus important est qu’il m’a toujours aimé. Et que je l’aimerai toujours.
Adieu … Papa.
Les jours suivant les obsèques de mon père sont difficiles. Généralement, un enterrement permet de dire au revoir à la personne disparue et de faire son deuil pour pouvoir continuer à vivre en acceptant l’absence du défunt. Dans mon cas, c’est loin d’être aussi simple. Les jours passent et l’absence de mon père se fait davantage ressentir. Quand je rentre du travail, je jette toujours un regard en direction de la maison où vivait mon père, et mon cœur se serre à l’idée de ne plus jamais le voir sortir de chez lui pour venir nous voir. Ces dernières années, je m’étais habituée à le voir régulièrement, à ce qu’il soit mon voisin. Et aujourd’hui, je ressens un poids énorme sur mon cœur en pensant au fait que ce n’est plus le cas. Parfois, je rêve qu’il est toujours parmi nous, et je me réveille avec la déception que ce ne soit pas le cas.
Je sais que je finirai par aller mieux, parce que c’est ce qu’il aurait voulu, mais apprendre à vivre sans lui, sans mon père, est tellement difficile.
D’autant plus que je m’inquiète également pour Maman. Bien qu’elle fasse son possible pour ne rien montrer, elle est aussi très affectée par le décès de Papa. Je m’efforçais de venir la voir tous les jours, elle qui vivait seule chez elle à Brindleton Bay. Son regard dans le vide, ses traits tirés, le fait d’être toujours en pyjama en plein milieu d’après-midi, le frigo remplis de plats industriels ; tout cela était les signes que ma mère n’allait pas bien. Terriblement inquiète et avec l’accord de Cédric, j’ai convaincu Maman de venir s’installer à la maison, pendant un temps du moins. Le temps qu’elle aille mieux, et qu’elle puisse vivre de nouveau seule sans risque. Cela n’a pas été facile, car elle ne voulait pas s’imposer, mais elle a fini par dire oui.
Comme nous n’avons pas de chambre supplémentaire, nous avons donc investi dans un lit escamotable, que nous avons installé à l’étage. Le jour, il s’agit d’un simple canapé sur lequel nous pouvons nous installer pour lire au calme, et la nuit, il se transforme en lit pour que Maman puisse dormir.
Malgré le contexte et l’ambiance un peu morose à la maison, les enfants sont ravis de voir leur grand-mère s’installer chez nous. Ils en profitent et je pense que cela fait du bien à Maman d’être au contact de ses petits-enfants. Être avec eux lui change les idées, et eux sont heureux de passer davantage de temps avec elle.
Cela ne veut cependant pas dire qu’ils en oublient leur grand-père, surtout Grégory. Par moment, il lui arrive d’afficher une moue triste quand il repense à lui.
-J’ai rêvé de Papy cette nuit. Avoue Grégory un matin en prenant son petit-déjeuner avec sa grand-mère, tout en jouant avec son pain perdu d’un air pensif. Il était à la maison, et on jouait au ballon. Il n’arrivait pas à l’envoyer à l’autre bout du jardin… Ah moins qu’il le faisait exprès pour me laisser gagner ? Je sais plus… Mais je n’avais pas envie que ça s’arrête….
-Il me manque à moi aussi. Lui répond Maman avec un sourire triste. C’est un joli rêve que tu as fait.
-Mais j’aurais aimé que ce ne soit pas qu’un rêve Mamie. Pourquoi faut-il mourir un jour ? C’est pas juste.
-Je sais bien mon poussin, mais cela fait partie de la vie. La mort… C’est ce qui nous permet de profiter de la vie et des gens que nous aimons. Dit-elle avec un air songeur. Mais, dis-toi que grâce à ta Maman, grâce à toi, ton Papy continue à vivre au travers de vous. De part vos ressemblances et grâce aux souvenirs que tu as partagé avec lui.
-Moui… Mais toi aussi tu vas mourir un jour et j’ai pas envie.
-Mmmh, je ne suis pas pressée non plus si ça peut te rassurer. Mais, peu importe où je serai, je continuerai à veiller sur vous tous. Et tout comme ton grand-père, je serai toujours présente dans ton cœur et tes souvenirs. Chéris-les, et ce sera comme si nous étions toujours là, avec toi. Lui conseille-t-elle alors que Grégory semble réfléchir à ses paroles. Aller, finis ton pain perdu, tu as école. Ajoute-t-elle avant de se lever pour déposer un baiser sur la tête de Grégory.
-J’ai pas envie d’aller à l’école.
-Je suis déjà passée par là mon grand, et je te promets que tu iras mieux. Et tu verras que c’est important de continuer à vivre.Continuer d’aller à l’école en fait partie. Aller zou, à la douche!
Durant la journée, la présence de Maman à la maison s’avère utile. Elle cherche à se rendre utile et prend plaisir à s’occuper de Grace pendant que je travaille et que Grégory est à l’école. Cédric était un peu gêné au début, car le but d’accueillir Maman à la maison n’est pas qu’elle joue au baby-sitter avec Grace, mais il a fini par accepter de la laisser faire. Après tout, cela fait plaisir à Maman de s’occuper de sa petite-fille, et lui a plus de temps à consacrer à son roman et ses travaux pour ses clients. Quant à Grace… Que ce soit son père ou sa grand-mère qui s’occupe d’elle ne lui change pas grand chose. Enfin, si, puisqu’avec sa grand-mère, elle n’ose pas tellement faire de bêtises. Maman lui raconte des histoires, et Grace est tellement captivée qu’elle ne songe même plus à jouer avec sa nourriture.
Au moins, sur ce point-là, cela nous fait des vacances.
Maman prend même le temps de jouer avec Grace. Elle joue avec elle avec ses cubes, sa tablette, ses jouets, ses poupées… Mais elle l’emmène aussi dehors pour la pousser sur la balançoire ou jouer sur le toboggan. Grace est ravie, à la fois de passer du temps avec sa grand-mère mais aussi de dépenser son trop plein d’énergie. Le soir, elle est tellement fatiguée qu’elle est calme et s’endort sans faire d’histoire dans sa chambre.
Passer du temps à s’occuper de Grace fait également du bien à Maman. Petit à petit, elle retrouve le sourire. La bonne humeur naturelle de Grace dépeint sur elle et elle semble retrouver un peu de joie de vivre au contact de sa petite-fille.
Et je dois avouer que c’est un véritable bonheur de les voir sourire toutes les deux.




























































