Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 32

Mon père est mort. Il était âgé et c’est dans l’ordre naturel des choses. On naît, on grandit, on vit, on vieillit et on meurt.
J’ai beau me le répéter, cela ne m’aide pas à aller mieux.
Cela a été un choc pour moi d’apprendre la nouvelle. Kalpita avait l’air désolée pour moi, mais elle était également anéantie de l’avoir perdu.
Quant à moi… Je suis inconsolable depuis son appel. Je ne m’attendais absolument pas à perdre mon père. Pendant un temps, j’ai cru qu’avoir passé la majeure partie de ma vie sans lui allait m’aider à mieux supporter son départ. J’ai cru que j’avais déjà cette habitude de vivre sans lui ancré en moi, et que le manque ne serait pas trop important.
Je me suis trompée. C’est tout le contraire qui se produit, car je ne cesse de penser à toutes ces années que j’ai vécu loin de lui, toutes ces années de perdues et que nous ne pourrons plus jamais rattraper. Il a fait son possible pour être malgré tout présent dans ma vie et il est venu vivre ici dès qu’il a pu. Néanmoins, cela ne remplace pas la présence physique d’un père dans la vie de sa fille et, même si je lui serais toujours reconnaissante des efforts qu’il a pu faire, j’aurais aimé qu’il soit davantage présent.
Parce qu’entre deux visites, il m’a toujours énormément manqué. Et maintenant qu’il n’est plus là, il me manque encore plus.

En plus de devoir gérer mon propre chagrin, il a fallu expliquer la situation aux enfants. Cédric a été d’une grande aide, et je ne sais pas ce que j’aurais fait sans lui. Comment expliquer à des enfants qu’ils ne verront plus jamais leur grand-père ? Comment leur expliquer cela calmement, sans exploser soi-même en sanglots ?
Honnêtement, je ne m’en sentais pas capable, je me suis contentée de rester à côté de Cédric pendant qu’il leur a annoncé la nouvelle. Ma gorge était trop nouée pour pouvoir prononcer un seul mot.
Grace avait l’air un peu perdu, et je pense qu’elle est encore trop jeune pour comprendre. Quant à Grégory, j’ai bien vu son regard se voiler de tristesse. Il m’a alors regardé et il s’est jeté dans mes bras.
Depuis ce jour-là, j’entends Grace réclamer de temps en temps son grand-père. Elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut plus le voir. Nous essayons de lui expliquer, et de lui ré-expliquer, mais nos explications ne semblent pas valables à ses yeux. Seul Grégory semble parvenir à la calmer et à distraire son attention.
Cela me fait tellement mal au cœur de les voir ainsi, mais je sais que je ne pourrai pas faire de miracle. J’ai bien conscience que seul le temps pourra apaiser leur chagrin.

Dès qu’elle a appris la nouvelle, Maman est venue à la maison. Officiellement, elle est là pour me soutenir. Officieusement, je pense qu’elle en a besoin aussi.
Certes, mon père était son premier amour mais il était surtout mon père et elle vient aider sa fille à surmonter son décès. Néanmoins, et même si elle aimait énormément Paul, je sais que Papa a toujours eu une place particulière dans son cœur, et je suppose que son départ l’affecte bien plus qu’elle ne veut bien me le montrer. Je vois bien qu’elle essaie de se montrer forte pour moi, pour m’aider à affronter cette épreuve, mais je ne suis pas dupe. Maman vient de perdre l’autre homme de sa vie et elle aura beau dire le contraire, je sais qu’elle ne va pas bien.

Quelques jours après son décès, l’enterrement de mon père a lieu. La journée est terriblement triste et c’est le cœur gros que je me rends au cimetière, accompagnée par ma mère et par Cédric. Grégory est à l’école et Celian et Sarah ont accepté de garder Grace.
Enterrer mon père est difficile. C’est à ce moment-là que je me rends compte que je ne le verrai plus. Il a été absent durant une grande partie de ma vie, mais je m’étais habituée à le voir quasiment tous les jours depuis qu’il a emménagé à Oasis Springs. Je suis debout devant sa tombe, et je me rappelle de chaque instant passé avec lui. Il était un père absent à cause de la distance, mais il était surtout un père qui faisait son possible pour être présent dans ma vie, pour exister dans mon quotidien et dans mon esprit. Une fois qu’il est venu vivre à Oasis Springs, il a tout fait pour rattraper le temps perdu, et créer des liens avec ses petits-enfants. Comme pour être meilleur dans son rôle de grand-père que dans celui de père.
Mais malgré tout, il a été un père merveilleux. Il a fait ce qu’il a pu, mais le plus important est qu’il m’a toujours aimé. Et que je l’aimerai toujours.
Adieu … Papa.

Les jours suivant les obsèques de mon père sont difficiles. Généralement, un enterrement permet de dire au revoir à la personne disparue et de faire son deuil pour pouvoir continuer à vivre en acceptant l’absence du défunt. Dans mon cas, c’est loin d’être aussi simple. Les jours passent et l’absence de mon père se fait davantage ressentir. Quand je rentre du travail, je jette toujours un regard en direction de la maison où vivait mon père, et mon cœur se serre à l’idée de ne plus jamais le voir sortir de chez lui pour venir nous voir. Ces dernières années, je m’étais habituée à le voir régulièrement, à ce qu’il soit mon voisin. Et aujourd’hui, je ressens un poids énorme sur mon cœur en pensant au fait que ce n’est plus le cas. Parfois, je rêve qu’il est toujours parmi nous, et je me réveille avec la déception que ce ne soit pas le cas.
Je sais que je finirai par aller mieux, parce que c’est ce qu’il aurait voulu, mais apprendre à vivre sans lui, sans mon père, est tellement difficile.

D’autant plus que je m’inquiète également pour Maman. Bien qu’elle fasse son possible pour ne rien montrer, elle est aussi très affectée par le décès de Papa. Je m’efforçais de venir la voir tous les jours, elle qui vivait seule chez elle à Brindleton Bay. Son regard dans le vide, ses traits tirés, le fait d’être toujours en pyjama en plein milieu d’après-midi, le frigo remplis de plats industriels ; tout cela était les signes que ma mère n’allait pas bien. Terriblement inquiète et avec l’accord de Cédric, j’ai convaincu Maman de venir s’installer à la maison, pendant un temps du moins. Le temps qu’elle aille mieux, et qu’elle puisse vivre de nouveau seule sans risque. Cela n’a pas été facile, car elle ne voulait pas s’imposer, mais elle a fini par dire oui.
Comme nous n’avons pas de chambre supplémentaire, nous avons donc investi dans un lit escamotable, que nous avons installé à l’étage. Le jour, il s’agit d’un simple canapé sur lequel nous pouvons nous installer pour lire au calme, et la nuit, il se transforme en lit pour que Maman puisse dormir.

Malgré le contexte et l’ambiance un peu morose à la maison, les enfants sont ravis de voir leur grand-mère s’installer chez nous. Ils en profitent et je pense que cela fait du bien à Maman d’être au contact de ses petits-enfants. Être avec eux lui change les idées, et eux sont heureux de passer davantage de temps avec elle.
Cela ne veut cependant pas dire qu’ils en oublient leur grand-père, surtout Grégory. Par moment, il lui arrive d’afficher une moue triste quand il repense à lui.
-J’ai rêvé de Papy cette nuit. Avoue Grégory un matin en prenant son petit-déjeuner avec sa grand-mère, tout en jouant avec son pain perdu d’un air pensif. Il était à la maison, et on jouait au ballon. Il n’arrivait pas à l’envoyer à l’autre bout du jardin… Ah moins qu’il le faisait exprès pour me laisser gagner ? Je sais plus… Mais je n’avais pas envie que ça s’arrête….
-Il me manque à moi aussi. Lui répond Maman avec un sourire triste. C’est un joli rêve que tu as fait.
-Mais j’aurais aimé que ce ne soit pas qu’un rêve Mamie. Pourquoi faut-il mourir un jour ? C’est pas juste.
-Je sais bien mon poussin, mais cela fait partie de la vie. La mort… C’est ce qui nous permet de profiter de la vie et des gens que nous aimons. Dit-elle avec un air songeur. Mais, dis-toi que grâce à ta Maman, grâce à toi, ton Papy continue à vivre au travers de vous. De part vos ressemblances et grâce aux souvenirs que tu as partagé avec lui.
-Moui… Mais toi aussi tu vas mourir un jour et j’ai pas envie.
-Mmmh, je ne suis pas pressée non plus si ça peut te rassurer. Mais, peu importe où je serai, je continuerai à veiller sur vous tous. Et tout comme ton grand-père, je serai toujours présente dans ton cœur et tes souvenirs. Chéris-les, et ce sera comme si nous étions toujours là, avec toi. Lui conseille-t-elle alors que Grégory semble réfléchir à ses paroles. Aller, finis ton pain perdu, tu as école. Ajoute-t-elle avant de se lever pour déposer un baiser sur la tête de Grégory.
-J’ai pas envie d’aller à l’école.
-Je suis déjà passée par là mon grand, et je te promets que tu iras mieux. Et tu verras que c’est important de continuer à vivre.Continuer d’aller à l’école en fait partie. Aller zou, à la douche!

Durant la journée, la présence de Maman à la maison s’avère utile. Elle cherche à se rendre utile et prend plaisir à s’occuper de Grace pendant que je travaille et que Grégory est à l’école. Cédric était un peu gêné au début, car le but d’accueillir Maman à la maison n’est pas qu’elle joue au baby-sitter avec Grace, mais il a fini par accepter de la laisser faire. Après tout, cela fait plaisir à Maman de s’occuper de sa petite-fille, et lui a plus de temps à consacrer à son roman et ses travaux pour ses clients. Quant à Grace… Que ce soit son père ou sa grand-mère qui s’occupe d’elle ne lui change pas grand chose. Enfin, si, puisqu’avec sa grand-mère, elle n’ose pas tellement faire de bêtises. Maman lui raconte des histoires, et Grace est tellement captivée qu’elle ne songe même plus à jouer avec sa nourriture.
Au moins, sur ce point-là, cela nous fait des vacances.

Maman prend même le temps de jouer avec Grace. Elle joue avec elle avec ses cubes, sa tablette, ses jouets, ses poupées… Mais elle l’emmène aussi dehors pour la pousser sur la balançoire ou jouer sur le toboggan. Grace est ravie, à la fois de passer du temps avec sa grand-mère mais aussi de dépenser son trop plein d’énergie. Le soir, elle est tellement fatiguée qu’elle est calme et s’endort sans faire d’histoire dans sa chambre.
Passer du temps à s’occuper de Grace fait également du bien à Maman. Petit à petit, elle retrouve le sourire. La bonne humeur naturelle de Grace dépeint sur elle et elle semble retrouver un peu de joie de vivre au contact de sa petite-fille.
Et je dois avouer que c’est un véritable bonheur de les voir sourire toutes les deux.

Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 31

Depuis mon anniversaire et ma bonne résolution de vouloir retourner travailler, mes séances chez le psychologue se sont espacées. Je sens que je vais mieux, et le psy le voit également. Tant est si bien qu’il m’a signé l’autorisation d’exercer à nouveau mon emploi. Mes collègues m’ont accueilli à bras ouverts, et tout le monde était ravi de me revoir. Malgré les travaux qui ont été faits à l’agence, j’ai l’impression de revenir à la maison.
Néanmoins, cette bonne nouvelle est entachée par une autre, plus triste. Ce matin, avant que je parte au travail, Maman m’appelle sur mon portable. Tonton Ryan est décédé. C’est mon cousin Alexandre qui a découvert son corps en allant lui rendre visite. Il était étendu dans sa salle de bain, et son cœur a probablement lâché.
Maman est triste, cela s’entend dans le son de sa voix. Mais elle semble également résignée. Ryan était âgé, très âgé, et son décès était malheureusement à prévoir.
Je suis triste également, il va me manquer. Lui, sa bonne humeur et ses plaisanteries douteuses vont me manquer. Mais je m’inquiète davantage pour ma mère. Dorénavant, elle est toute seule à Brindleton Bay, et cela ne me rassure pas. Même si nous nous voyons régulièrement, il peut lui arriver n’importe quoi sans que je ne puisse le savoir. Maman essaie de me rassurer et me rappelle qu’elle est suffisamment grande et en forme pour s’occuper d’elle, mais je n’ai aucune envie qu’elle suive le même chemin que Tonton Ryan dans l’immédiat…

Alors, pour essayer de chasser mes inquiétudes et de m’évader l’esprit suite au décès de mon oncle, je me concentre sur mon travail. Même si j’ai fait mon possible pour conserver une certaine forme physique durant mon arrêt maladie, elle n’est pas suffisante pour assurer mes activités professionnelles. Alors, je reprends le sport à un plus haut niveau. Je me remets à courir tous les jours sur mon tapis de course, pour retrouver ma forme d’avant et ainsi pouvoir assurer au travail.
Ce n’est pas simple, dans la mesure où mon corps commence à me faire ressentir les effets du temps, mais je ne désespère pas. J’ai renoué avec ma passion et ce n’est pas ce léger détail qui va entacher ma motivation pour devenir la meilleure astronaute que l’agence ait connu !

Lorsque je ne cours pas, je travaille de nouveau sur ma fusée, que j’avais laissé complètement de côté depuis la naissance de Grace. J’ai du la passer entièrement en revue pour vérifier que les années passées ne l’ont pas altérées, pour ensuite réparer ce que le temps à abîmer. Une fois terminées, je peux enfin continuer à l’améliorer pour qu’elle puisse s’envoler en toute sécurité et sans le moindre problème.
Je prends un plaisir fou à travailler sur ma fusée, plus que ce que j’aurais pu imaginer. Cela m’avait manqué. Me concentrer, trouver ce qui ne va pas et déterminer comment corriger les problèmes, tout cela m’avait manqué. Dans ces moments-là, je ne vois absolument plus le temps passé et plus j’approche du but, plus l’excitation de pouvoir enfin m’envoler avec augmente. Ma fusée n’est pas encore prête, donc je fais mon possible pour me canaliser, mais je sens que j’approche du but.

Pendant que je reprends mes activités de nouveau habituelles, Cédric reste le bon père de famille qu’il a toujours été. Il s’occupe des enfants avec plaisir, veille à ce qu’il ne leur arrive rien de mal, et cuisine de bons petits plats pour qu’ils puissent bien grandir. Et ce, sans jamais s’agacer ou perdre patience.
Même quand Grace s’amuse encore à lancer le contenu de son assiette au sol.
-Grace, combien de fois il va falloir te répéter qu’on ne joue pas avec la nourriture ! La gronde Cédric alors que notre fille a, pour la énième fois, fait sa bêtise favorite.
-Mais Papa, c’est rigolo !
-Non, c’est cracra, et c’est gaspiller la nourriture ! Tu es une grande fille maintenant, tu es parfaitement capable de le comprendre !

Cependant, Cédric n’est pas évidemment tout le temps sur le dos des enfants. Il travaille sur un livre en ce moment, pendant qu’il écrit, les enfants sont libres de jouer et de faire ce qu’ils veulent – sauf des bêtises bien entendu.
Souvent, Grégory et Grace jouent tous les deux. Ou plutôt, Grace reste coller à son frère jusqu’à ce qu’il cède et joue avec elle. Il ne résiste jamais bien longtemps à ses assauts, mais je pense qu’il s’agit davantage d’un jeu entre eux. Et à mon avis, cela fait plaisir à Grégory de rendre heureuse sa petite sœur, même si ça implique de devoir jouer aux poupées avec elle. Je sais que ce n’est pas tellement son truc, mais cela l’amuse d’imiter un monstre qui vient attaquer la maison de poupée. Au début, je pensais qu’il faisait ça pour embêter sa sœur, mais non, elle réclame le monstre et rit aux éclats quand il s’amuse à kidnapper ses poupées.

Avec les derniers événements, la fête du Nouvel An arrive vite. Nous optons pour une soirée simple cette année, juste entre nous avec ma mère. Sarah et Celian ont décidé de célébrer la nouvelle année avec des amis et les frères de Sarah. Quant à Papa et Kalpita, ils célèbrent la nouvelle année chez le fils de Kalpita. Ils viendront demain pour nous souhaiter une bonne année.
Pour le repas, Cédric a préféré faire simple, et cela convient à tout le monde. De toute façon, le plus important, est que nous soyons tous ensemble.
D’autant plus que Grace décide encore de se faire remarquer et que cela aurait été vraiment du gâchis que Cédric passe des heures en cuisine pour qu’une partie du repas finisse par terre.

Après le repas, nous allumons la télévision pour suivre le décompte. Comme il est encore tôt, j’en profite pour prendre Grace dans mes bras et aller la coucher. Il est tard pour elle et je connais ma fille : avec la fatigue, elle va être insupportable toute la soirée. Et au vu de ses bâillements, il est grand temps de la mettre au lit. Même si, très vite, elle proteste car elle veut rester avec son frère et sa grand-mère. Je finis par réussir à la calmer suffisamment pour pouvoir lui raconter une histoire.
Une fois que Grace s’est endormie, je descends au salon et je remarque que le décompte a commencé.
En quelques secondes, minuit sonne, et nous changeons d’année avec l’espoir que la nouvelle sera meilleure.

Aussitôt, nous nous souhaitons tous une bonne année. Je prends ma mère dans mes bras et je profite de cette étreinte, espérant qu’il y en aura encore beaucoup d’autres. Grégory m’attrape ensuite la jambe et réclame un câlin. Dès que je me penche vers lui, il me fait un bisou sur la joue.
Puis, je me tourne vers mon mari. Je lui souris tendrement, lui aussi, et je m’approche de lui pour lui déposer un tendre baiser sur la joue.
-Bonne année mon amour. Lui susurré-je alors au creux de l’oreille.
-Bonne année à toi aussi Chaton.

*   *   *


Après la fête du Nouvel An, la vie a repris son cours habituel. Petit à petit, je retrouve ma forme physique et je deviens de plus en plus performante à mon travail. Je me sens également plus légère et j’ai l’impression que mes problèmes sont maintenant derrière moi. J’ai également été à ma toute dernière séance chez mon psychologue, qui estime que nos rendez-vous ne sont plus nécessaires à présent. Je suis toujours inquiète pour mes enfants quand je pars travailler, mais je sais le gérer. Au final, mon inquiétude est celle d’une mère qui ne veut que le meilleur pour ses enfants. Une inquiétude qui n’est pas disproportionnée en somme.
Grégory a également fait son entrée à l’école. Il semble s’y plaire et se fait de nombreux copains, d’après ses dires. En fait, j’ai l’impression qu’il est ami avec la classe entière car il me parle toujours d’un enfant différent. Mais ce n’est pas plus mal, et je suis ravi de constater qu’il est plus sociable que moi à son âge…. Voire même plus sociable tout court.
Cela a fait bizarre à Grace de ne plus voir son frère tous les jours à la maison, mais Cédric parvient à gérer la situation. Il fait son possible pour l’occuper, pour que le temps ne lui paraisse pas trop long avant le retour de son frère. Cela le ralentit un peu dans l’avancement de son livre -dont il refuse de me parler au passage- mais cela ne semble pas le déranger. Cela lui permet de laisser mûrir ses idées, d’après lui.
Tout semble aller pour le mieux, en ce moment. J’ai l’impression que tout nous sourit. Même Grace joue moins avec la nourriture. Cela fait plaisir, et je savoure chaque instant, car, malheureusement …

… Cela ne dure pas bien longtemps.

Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 30

Depuis l’enterrement de Paul, la vie reprend doucement son cours. Cela me fait toujours drôle qu’il ne soit plus là, parmi nous, lui qui a su prendre une place importante dans nos vies. J’essaie de ne pas trop y penser, mais le décès de Paul me travaille plus que je le veux bien l’admettre. Et je n’arrive pas tellement à m’explique pourquoi.
Maman passe souvent à la maison. Je dois avouer que cela ne me rassure pas qu’elle vive seule dorénavant, et même si Tonton est toujours là et vit dans la maison d’à côté, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Maman essaie de me rassurer et me promet que tout va bien, c’est plus fort que moi. Je vois bien dans son regard qu’elle est toujours triste d’avoir perdu son mari, même si elle fait tout pour ne pas le montrer. Mais dès que j’essaie de l’interroger, elle focalise son attention sur ses petits-enfants.
Grégory est ravi d’avoir régulièrement sa Mamie à la maison, Grace aussi, et il ne la lâche pas quand elle est là. Il est même encore plus mignon avec elle qu’à son habitude. Je me demande s’il ne le fait pas exprès pour donner le sourire à sa grand-mère. Si c’est le cas, ça a le mérite de fonctionner car Maman n’a jamais l’air aussi heureuse que lorsqu’elle est avec ses petits-enfants.

-Alors, tu vas bientôt à l’école mon grand ? L’interroge alors Maman après que Grégory lui a sauté dans les bras pour l’accueillir. Tu as hâte ?
-Assez oui ! J’ai hâte de me faire plein de copains !
-Et des copines aussi ? S’empresse de le taquiner Maman alors que Grégory fait la grimace.
-J’ai déjà une petite sœur, je préférerai avoir des copains ! Réplique-t-il vivement, si bien que Maman peine à se retenir de rire.
-L’important, c’est que tu sois gentil avec tes camarades de classe et avec la maîtresse. Lui assure-t-elle avant d’ajouter : Tu es content de fêter l’anniversaire de ta Maman aujourd’hui ?
-Oui ! Je lui ai fait une carte ! Tu veux voir ? S’exclame joyeusement Grégory avant de courir dans mes jambes en me réclamant de sortir la carte qu’il m’a offert le matin même pour la montrer à sa grand-mère. Je ne peux m’empêcher de sourire en allant la chercher.

En effet, aujourd’hui, nous fêtons mon anniversaire. En petit comité seulement, avec uniquement mes parents et Kalpita. Je ne souhaitais pas faire une grosse fête avec l’ensemble de la famille. J’avais la sensation que l’absence de Paul aurait été davantage remarquable et mon cœur se serre déjà suffisamment à l’idée qu’il ne soit pas là aujourd’hui.
Néanmoins, cela ne m’a pas empêché de passer une bonne journée. Ce matin, j’ai été réveillée par mon fils qui m’a littéralement sauté dans les bras, trop pressé de m’offrir sa carte. Carte qu’il a faite lui-même, sur laquelle il a écrit « bone aniversère Maman, je t’aime! ». L’orthographe pique un peu -beaucoup- les yeux mais j’étais émue par l’attention et l’amour de mon fils. Puis, il m’a pris la main pour me traîner hors du lit et me montrer qu’il avait préparé le petit-déjeuner avec l’aide de son père. Comment passer une mauvaise journée avec un petit garçon aussi adorable?
Durant toute la journée, Grégory s’est montré particulièrement adorable, et il a même réussi à convaincre Grace de porter une jupe sans faire d’histoire. Et c’est suffisamment miraculeux pour être souligné.
Et ce soir, nous fêtons mon anniversaire tous ensemble, avec mes parents. J’observe un instant les bougies sur le gâteau d’anniversaire, réalisant que je vais passer, à mon tour, le cap de la quarantaine. Cela me fait tout drôle, mais cela ne m’effraie pas particulièrement. Il s’agit simplement d’une nouvelle étape de ma vie.
Je respire un grand coup, et je souffle.

Tout le monde me souhaite alors un joyeux anniversaire. La joie et la bonne humeur règne en ce moment, et je me réjouis d’avoir ma famille avec moi ce soir. Cédric coupe ensuite le gâteau et sert une part à tout le monde. Grace, comme à son habitude, joue avec sa part et la transforme en bouillie. Son assiette finit même par terre avant même qu’elle ait mangé quoique ce soit et elle se met aussitôt à pleurer. Quant à Grégory, il est tellement occupé à parler avec ses grands-parents qu’il ne touche pas toute suite à son gâteau. Étonnant tellement qu’il est gourmand.
Pendant que nous rangeons le bazar laissé par Grace, qui est dans les bras de Kalpita qui essaie de la consoler, Cédric s’approche de moi pour me déposer un b.aiser sur la joue.

-Bon anniversaire Chaton. Me murmure-t-il au creux de l’oreille. Tu passes une bonne soirée ?
-Bien sûr mon cœur. Je suis entourée par les personnes que j’aime, je n’ai pas besoin de plus. Lui assuré-je, même si je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour mon beau-père. Je lis une lueur d’inquiétude dans le regard de Cédric mais je lui souris pour essayer de le rassurer.

Kalpita finit par réussir à calmer Grace, et l’installe sur le canapé. Cédric prend le risque de servir une nouvelle part à notre fille, et reste à côté d’elle pour la surveiller et éviter qu’elle ne recommence ses bêtises. Ce n’est pas facile pour suivre les conversations à table, mais cela ne semble pas le déranger.
Evidemment, Grace recommence à jouer avec sa part de gâteau et Cédric ne peut s’empêcher d’afficher un regard blasé face à l’attitude de notre fille.
-Grace, on ne joue pas avec la nourriture. Si ça tombe, tu n’auras plus de nouvelle part. La prévient-il aussitôt.
Hihihi, mais c’est rigolo la bouillie ! Sploch sploch sploch ! S’exclame-t-elle réponse en écrasant son gâteau avec sa main.
-Non, Grace ! Ta main, pas sur le canapé ! La stoppe rapidement Cédric alors que Grace allait tout naturellement essuyer sa main pleine de gâteau sur le canapé. Je m’empresse d’accourir avec de l’essuie-tout pour éviter tout dégât supplémentaire.
Pendant ce temps-là, il me semble entendre des rires. Je lance un regard vers mes parents, qui affichent un air innocent. Au moins, les bêtises de Grace en amusent certains.

Une fois que tout le monde a terminé sa part de gâteau, nous débarrassons la table avec Cédric. Mais, alors que je m’apprête à aller en cuisine chercher de quoi nettoyer la table, Maman m’arrête pour me prendre aussitôt dans ses bras.
-Bon anniversaire ma puce. Me souhaite-t-elle alors en me serrant fort -trop fort- contre elle. J’ai du mal à réaliser que tu fêtes déjà tes 40 ans. Le temps passe si vite !
-Merci Maman. Me contenté-je de lui répondre.
-Il aurait aimé être là, tu sais. Me souffle-t-elle, une pointe de regret dans la voix. Il m’en parlait, que c’était bientôt ton anniversaire et il réfléchissait à ce qu’il pourrait t’offrir. Il te voyait comme la fille qu’il n’a jamais eu …
-Maman, Paul n’aurait pas voulu que nous soyons tristes durant une journée comme celle-ci. Lui signalé-je, la gorge nouée.
-Je sais ma puce. Mais la vie est tellement courte, et tellement imprévisible. On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Ajoute-t-elle, comme si elle essayait de me faire passer un message. Je la scrute avec un air intrigué, mais elle ne dit rien de plus, aussitôt accaparée par Grégory qui fait tout pour attirer l’attention de sa grand-mère.

Pendant ce temps-là, Papa se porte volontaire pour garder un œil sur Grace, et veiller à ce qu’elle ne fasse pas de bêtises. Grace est une pile électrique et elle est une vraie chipie en ce moment. Elle ne manque d’imagination pour faire de nouvelles bêtises et nous devons constamment garder un œil sur elle pour éviter qu’elle nous mette la maison sans dessus dessous.
-Alors, comme ça, tu fais des bêtises ? L’interroge Papa alors que Grace ne cesse de gigoter sur le canapé, comme si elle mourait d’envie d’aller ailleurs.
-Non ! Suis sage ! Nie-t-elle aussitôt, en offrant un immense sourire angélique à son grand-père.
-Ce n’est pas ce que tes parents m’ont dit, petite chipie. Ni ce pauvre gâteau que tu as transformé en bouillie. Signale-t-il alors qu’elle affiche une moue penaude. Tu sais, ce n’est pas bien de faire des bêtises. Après, tes parents se fâchent et tu es triste d’être grondée. Tu n’as pas envie d’être grondée, n’est-ce pas ?
-Non ! Pas rigolo !
-Et bien alors, sois sage ma grande.
-Moui.
-Aller, va jouer, je vois bien que tu en meurs d’envie !
-Merci Papy ! S’exclame-t-elle avec enthousiasme. Elle s’approche aussitôt de son grand-père pour lui faire câlin, avant de descendre du canapé pour jouer avec ses jouets.

Une fois que nous avons fini de tout ranger et que les assiettes sales sont dans le lave-vaisselle, nous nous rassemblons tous ensemble pour discuter et profiter du reste de la soirée.
Nous sommes tellement absorbés par nos conversations que nous ne prêtons pas attention à Grace qui prépare une nouvelle bêtise en toute discrétion.

-Euh, ce n’est pas à Grace cette jupe ? S’interroge Kalpita qui récupère le vêtement abandonné par terre en revenant des toilettes.
Nous sommes tous surpris par cette découverte et nous nous empressons de partir à la recherche de Grace. Cédric la trouve vite dehors, en train de courir sur la terrasse, seulement vêtue de sa couche.

-Grace ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas attraper la crève comme ça ! S’exclame-t-il en courant dans sa direction pour aussitôt la prendre dans ses bras et la serrer contre lui. Nullement perturbée, Grace rit aux éclats, fière de sa bêtise. Dis donc, espèce de chipie, tu as décidé de jouer aux nudistes ? Ajoute-t-il dans un soupir, en se dépêchant de rentrer à l’intérieur de la maison avant qu’elle n’attrape froid. Impossible de lui faire remettre ses vêtements ensuite, mademoiselle décide de ne pas se laisser faire. Dépités, nous décidons avec Cédric d’aller la coucher en espérant qu’elle finisse par se calmer.

Après avoir réussi à coucher Grace, non sans mal, la soirée suit son cours sans autre problème à signaler. Maman finit par rentrer chez elle, à Brindleton Bay, puis mon père et Kalpita finissent par retourner dans leur maison également. La maison retrouve son calme, et cela fait tout drôle, sur le coup.
Pendant que Cédric raconte une histoire à Grégory pour l’endormir, je m’installe dans le jardin. Allongée sur le sol, j’observe les étoiles.
J’ai passé tellement de temps à les observer, à me passionner par l’immensité de l’univers qu’elles représentent. Depuis l’accident à mon travail, je les ai délaissées, ignorées, pour me recentrer sur moi-même. Ce soir, alors que je les observe à nouveau, j’ai l’impression de retrouver de vieilles amies.
Des amies qui m’ont énormément manqués. Je m’en rends bien compte, à présent.

Je me détends, tout d’un coup, en constatant cela. Je dois avouer qu’avec tout ce qui s’est passé, j’ai eu peur d’avoir perdu cette passion qui m’a toujours animé. J’ai toujours été fascinée par les étoiles et j’ai toujours rêvé d’aller dans l’espace. Travailler sur ma fusée a toujours été un plaisir et je rêvais de m’envoler avec pour voyager dans l’espace à ma guise.
Pendant un temps, j’ai eu peur d’avoir perdu tout ça. Toute cette passion. J’avais peur d’avoir perdu toute une partie de mon identité à cause de ce stupide accident.
Chaton ? Qu’est-ce que tu fais là ? S’interroge Cédric, en me sortant subitement de mes pensées. Je sursaute, et je constate qu’il est en train de s’installer à côté de moi. J’étais tellement absorbée par ma contemplation que je ne l’ai même pas entendu arrivé.
Je regarde les étoiles. Lui répondis-je simplement.
-Cela faisait longtemps que tu ne l’avais pas fait. Remarque-t-il alors.

-J’avais peur. Lui avoué-je après un instant de silence où nous contemplons ensemble le ciel étoilé. Cédric ne répond rien, et attend simplement que je précise ma pensée. Comme toujours, il me laisse venir à mon rythme. Ma passion pour les étoiles et l’espace a toujours fait partie de moi. J’avais peur que l’explosion m’ait privé d’une partie de mon identité, en plus du reste. Je n’osais pas regarder le ciel, ou même de travailler sur ma fusée, de peur de me rendre compte que la passion était partie.
-Je vois. Et elle est partie ?
-Non. Elle est toujours là. Lui réponds-je dans un souffle apaisé, rassurée par cette constatation.

Cédric ne répond rien, et se contente de tendre la main vers moi. Je glisse ma main dans la sienne et nous regardons les étoiles ensemble.
Une nouvelle fois, je me perds dans mes pensées. Je me sens bien, en cet instant. Ma passion est toujours là, je ressens toujours cet envie, ce besoin d’aller dans l’espace. Cela faisait un moment que je me posais la question, notamment parce que nous l’avons abordé avec ma psychologue, et ce soir, j’ai ressenti le besoin de vérifier.
Et là, en un instant, je comprends. Je comprends pourquoi le décès de Paul me travaillait. Je comprends le message qu’a essayé de me faire passer ma mère tout à l’heure.
La vie est courte. Paul était en bonne santé malgré son âge et, du jour au lendemain, alors qu’il pensait encore à l’avenir, il est parti. Son cœur a cessé de battre et il a quitté notre monde. Il s’est fallu d’un instant, et tout était fini.
Mon accident était imprévu et j’ai eu la chance d’y survivre. Mais je ne dois pas le laisser me faire perdre mon temps dans la réalisation de mes rêves et de mes objectifs. La vie est courte, et tout peut basculer d’un instant à l’autre.
Et je ne veux plus perdre une seule seconde.

-Cédric ?
-Oui ?
-Je veux reprendre le travail.

Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 29

Grégory est un enfant dynamique. Maintenant qu’il a grandi et gagné en autonomie, il s’amuse à courir partout et jouer à cache-cache pour ne pas se faire repérer par nous, ses parents. Par moment, il s’éclipse sur l’aire de jeu qui se trouve à côté de la maison, toujours en nous demandant l’autorisation avant de sortir. Dès qu’il l’obtient, il n’attend pas pour partir jouer dehors. Cela ne me rassure pas tellement, mais j’essaie de relativiser en me rappelant que l’aire est juste à côté, et même juste en face de la maison de Papa et Kalpita. Il arrive même, quand Papa le voit en train de jouer, qu’il sorte le rejoindre et passer un peu de temps avec son petit-fils.
A la maison, pour essayer de canaliser son énergie sans être obligé de l’envoyer jouer dehors, nous lui avons installé une échelle horizontale dans le jardin. A peine installée, à peine testée et approuvée.

Malgré qu’il soit une pile électrique, Grégory parvient tout de même à se poser de temps en temps pour passer du temps avec nous. Lorsque nous lançons un film, il accepte de le regarder avec nous, et reste sagement assis sur le canapé, bien qu’il se montre bavard pendant la diffusion.
Pour le moment, il n’a pas encore mis les pieds à l’école et ne semble pas avoir particulièrement sympathisé avec des enfants qu’il aurait pu croiser à l’aire de jeu. Sociable comme il est, il ne devrait pas avoir de mal à se faire des amis à l’école. A ce moment-là, connaissant Grégory, il trouvera plus amusant de passer du temps avec ses copains qu’avec ses parents et nous le verrons beaucoup moins. Du coup, nous profitons de ces instants avec Cédric.
Même si nous ne parvenons pas à suivre ce qu’il se passe à la télé tellement que Grégory est bavard.

Maintenant que Grégory a grandi, il n’a plus les mêmes besoins que lorsqu’il était bambin. Son école nous a fait parvenir des exercices à faire pour qu’il puisse préparer sa rentrée et, comme nous l’avions convenu avec Cédric quand notre fils était petit, c’est moi qui l’aide dans ses devoirs. Cela m’amuse plus qu’autre chose, surtout que Grégory se montre curieux et ne me donne pas de fil à retordre. Du moins pour l’instant. En tout cas, cela me fait plaisir de l’aider, et de lui apprendre de nouvelles choses.
Pendant que je veille à ce que Grégory fasse bien ses exercices, Cédric s’occupe de Grace. Elle ne se montre pas toujours coopérative, mais Cédric fait preuve d’une patience extraordinaire avec elle. Je ne sais pas comment il fait, il doit avoir un don pour venir à bout des enfants les plus récalcitrants tout en douceur !

Grégory reste toujours aussi proche de sa petite sœur. Et Grace continue ses petits jeux pour tenter d’attirer l’attention de son frère et de l’amadouer. Elle fait mine de bouder, voire menace de se mettre à pleurer. Nous voyons bien dans le regard de Grégory qu’il n’est absolument pas -plus- dupe et qu’il comprend bien le petit jeu de Grace.
Mais il accepte tout de même de lui faire un câlin et de faire le pitre pour la faire rire. Il fait mine de ne rien remarquer et se prête au jeu. Je ne sais pas si cela rend service à Grace, mais Cédric pense qu’il s’agit d’un jeu entre eux. D’autant plus que cela ne gêne pas Grégory et que ces moments ne sont que les reflets de leur complicité.
Et puis, ils sont mignons tous les deux ensemble.

Même si Grace est une petite chipie. Non seulement elle mène son frère par le bout du nez, mais elle n’est pas la dernière à faire des bêtises. Plus elle gagne en autonomie, plus elle en invente de nouvelles.
Sa bêtise favorite est celle de jouer avec la nourriture. Là où Grégory ne laissait pas une miette de son plat dans son assiette -et c’est d’ailleurs toujours le cas-, Grace prend un malin plaisir à mettre en partout. Elle écrase, mélange et tape dans son assiette avec sa cuillère. Et ce, peu importe ce qu’elle a dans son assiette.
-Grace, on t’a déjà dit de ne pas jouer avec la nourriture. C’est censé aller dans ta bouche, pas sur le parquet. La réprimande Cédric, alors que Grace se contente de rire en écrabouillant son pain perdu. Et ça te fait rire en plus. Soupire-t-il ensuite, blasé mais sans pour autant réussir à retenir un sourire amusé.

Fatalement, comme Grace n’arrête pas de jouer avec le contenu de son assiette, sa chaise haute finit par en faire les frais. Lorsque nous découvrons dans quel état elle est, nous ne pouvons nous empêcher de soupirer de dépit. Généralement, Cédric termine de s’occuper de Grace avant de nettoyer. Le matin, par exemple, une fois que Grace a terminé de manger, Cédric lui fait prendre son bain et l’habille avant de s’occuper de nettoyer ses bêtises. Au moins, il peut s’affairer à la tâche tranquillement et sans être dérangé par Grace qui est bien trop heureuse d’être libre de jouer comme elle en a envie pendant ce temps-là.

Mais un jour, alors nous passons du temps tous ensemble, en famille -l’avantage d’être en arrêt pour une durée indéterminée-, mon téléphone se met à sonner. Je m’empresse de le prendre, et je découvre que c’est ma mère qui m’appelle. Toute heureuse d’avoir de ses nouvelles, je décroche sur un ton guilleret.
Que je perds aussitôt, car je comprends aussitôt que quelque chose ne va pas. Maman a une petite voix, et elle n’a pas une bonne nouvelle à m’annoncer.
Paul vient de décéder. Il regardait une émission à la télé et, quand elle l’a appelé pour passer à table, il n’a jamais répondu. Il est parti dans le plus grand des calmes, durant un moment de la vie quotidienne.
Je suis sous le choc en apprenant la nouvelle. Je deviens blême et Cédric s’inquiète aussitôt. C’est tellement soudain, j’ai du mal à y croire. Il se portait comme un charme à Noël, et rien ne laissait présager qu’il allait nous quitter. Je regarde Cédric, puis je regarde mes enfants. Grégory me jette un regard curieux. Mon cœur se serre à l’idée de devoir leur annoncer qu’ils ne reverront plus jamais leur Papy Paul. Cédric ne tarde pas à demander à Grégory d’emmener sa sœur jouer dehors et il me prend dans ses bras tandis que je raccroche en promettant à ma mère de venir rapidement à Brindleton Bay.
J’ai juste besoin d’un instant pour digérer la nouvelle dans les bras réconfortant de mon mari.

Après avoir pris ce temps pour moi, je prends ensuite la route pour me rendre à Brindleton Bay. Cédric n’est pas forcément rassuré de me voir conduire après une telle nouvelle, mais il comprend que je doive être auprès de ma mère. Quant à lui, il reste avec les enfants et il va leur expliquer la situation. Je m’en veux de le laisser gérer ça tout seul, mais il m’assure que ça va aller.
J’arrive rapidement à la maison, et j’entre directement sans attendre que Maman vienne m’ouvrir. Elle est assise à son bureau, et ne sursaute même pas en m’entendant arriver. Elle semble avoir l’esprit ailleurs et me regarde avec un air vide tandis qu’elle se lève pour m’accueillir. Dès qu’elle est debout, je m’empresse de la prendre dans mes bras.
-Oh Maman, je suis tellement désolée…
-Tu n’as pas à l’être ma puce. A nos âges, on s’y attend à perdre l’autre.. un jour… Tente-t-elle de relativiser, mais j’entends bien à sa voix qu’elle essaie simplement de faire bonne figure.
-Maman, je ne suis plus enfant, je vois bien que…

-Que je ne vais pas bien ? Complète Maman sans attendre. Je viens de perdre mon mari, donc évidemment que je ne vais pas bien. Mais son… Ce n’était pas une surprise. Nous avions tous les deux consciences que l’un de nous allait probablement survivre à l’autre, et plus le temps passe, plus le risque est grand. Malheureusement, cela fait partie de la vie et on ne peut rien faire contre cela. Soupire-t-elle finalement, les épaules affaissées par le chagrin. Il va me manquer bien sûr et je vais devoir faire le deuil de mon époux. Marmonne-t-elle ensuite en allant s’asseoir doucement sur l’un des canapés du salon.
Je m’empresse d’aller la rejoindre, pour me tenir à ses côtés. Nous restons un moment en silence, côte à côte, perdue dans nos pensées. Cela me fait drôle d’être ici, dans cette maison où j’ai tellement de souvenirs avec Maman, et avec Paul. Les nombreuses photos accrochées au mur rappellent tous les bons moments passés ici, et le bonheur qui a régné entre ces murs. Puis, mon regard se pose sur l’autre canapé, celui face à la télévision. Paul était probablement installé là, lorsqu’il a rendu son dernier souffle. Cela me fait tout drôle de me dire qu’il n’est plus là, et qu’il ne va plus entrer dans la pièce avec sa bonne humeur habituelle. Il n’était pas mon père, mais il a été le meilleur beau-père qui puisse exister, juste parce qu’il a rendu ma mère heureuse.
-C’est peut-être égoïste de penser ça, mais j’aurais préféré partir la première. M’avoue subitement Maman dans un souffle. Là, j’ai l’impression de perdre l’homme de ma vie pour la deuxième fois. Craque-t-elle brusquement alors que je m’empresse de la prendre dans mes bras.

Les jours suivant ont été difficiles. Je suis restée quelques jours chez Maman afin de l’aider à organiser les obsèques de Paul. Elle était déboussolée et un peu dépassée par les événements. Quand je rentrais à Oasis Springs pour récupérer des affaires et voir mes enfants, Tonton Ryan prenait le relais avec Maman. Il passe le plus clair de son temps chez elle depuis le décès de Paul et nous aide dans l’organisation de l’enterrement et la paperasse administrative. Il est déjà passé par là quand Tata Juliette est décédée il y a plusieurs années, et il a maintenant suffisamment de recul pour nous aider à gérer la situation.
Aujourd’hui, nous sommes donc au cimetière pour l’enterrement de Paul. Toute la famille est présente, que ce soit Maman et Tonton évidemment, mais aussi Lucia -la femme de Tonton Pierre- ainsi que tous les neveux et nièce de Paul. Cédric est là, à mes côtés, mais Grégory et Grace sont chez mon père cette après-midi. Il s’est proposé de lui-même de les garder, afin de leur épargner une après-midi aussi triste. Il a prévu de les emmener au parc afin de leur changer les idées.
Nous sommes nombreux aujourd’hui, mais nous entrons dans le caveau familial en petit comité. J’ai un pincement au cœur en voyant les urnes de mes grands-parents, qui reposent ici depuis des années maintenant. Dorénavant, Paul reposera avec eux, pour pouvoir être avec Maman le jour où elle partira à son tour. Égoïstement, j’espère que ce jour viendra le plus tard possible.
Maman est anéantie et, même si elle a essayé de se montrer forte face à cette épreuve, elle finit par craquer. Elle est inconsolable, au milieu de Tonton et moi. Nous la soutenons du mieux que nous pouvons. Notre présence lui fait sans aucun doute du bien, mais nous avons conscience que seul le temps lui permettra d’aller mieux.
Lorsque nous nous apprêtons à quitter les lieux, j’ai un dernier regard pour Paul. Malgré le chagrin que j’éprouve suite à son décès, je ne peux m’empêcher de sourire à son urne, et de lui adresser mentalement ces derniers mots : merci d’avoir fait partie de nos vies, et surtout, merci d’avoir rendu ma mère heureuse.

Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 28

La Fête de l’Hiver arrive à toute vitesse. Cela me fait encore tout drôle de célébrer cette fête sans neige. Pour pallier à cela, nous privilégions la décoration pour donner une ambiance plus festive au salon. Toute la famille sera présente ce soir à la maison, et une petite table supplémentaire est installée pour que tout le monde puisse s’asseoir.
D’autant plus que cette journée est doublement exceptionnelle : non seulement c’est la Fête de l’Hiver, mais c’est également l’anniversaire de Grégory. Mon petit garçon va devenir un enfant, en âge d’aller à l’école. Cela me fait tout drôle d’y penser, bien que ce soit dans l’ordre des choses.

En prévision de ce soir, je commence à préparer le sapin en plaçant les décorations de Noël. J’en profite pour garder un œil sur Grégory, qui joue tranquillement sur sa tablette. Il a regardé la boite de décorations avec des étoiles plein les yeux, et il a eu le droit de placer une boule de fête.
Pendant que je m’occupe du sapin et de surveiller Grégory, Cédric, quant à lui, apprend la propreté à Grace. Ce qui n’est pas forcément une chose aisée car elle nous regarde toujours avec un air intrigué dès qu’elle est installée sur le pot, se demandant bien pourquoi on l’assoit ici.

Mais une fois délivrée et libre de faire ce dont elle a envie, Grace ne manque pas d’énergie. Elle court absolument partout et ne tient pas en place une seconde. Là où Grégory est suffisamment calme pour que nous puissions lui apprendre des choses, Grace est incapable de tenir en place et de rester concentrée. Cela ne veut pas dire qu’elle manque de curiosité, au contraire : du moment qu’elle peut courir et s’agiter, tout peut potentiellement l’intéresser.
Comme la musique. Grace est fascinée par la chaîne Hi-Fi et peut rester devant longtemps à écouter de la musique. Ou plutôt à danser au rythme de la musique.
Néanmoins, et bien qu’elle fasse preuve de beaucoup d’énergie, Grace finit par se fatiguer et souvent, sans prévenir. Cette pile électrique se contente de se poser dans un coin pour se reposer, et entamer une petite sieste. Ce qui est plutôt une bonne idée aujourd’hui, vu la longue soirée en famille qui nous attend.

Pendant que Grace fait sa sieste sur le canapé, j’éteins la tablette de Grégory pour l’emmener dans la salle de bain pour le laver, et le préparer pour la soirée. Il est tout excité à l’idée d’avoir des cadeaux et à celle de grandir. J’ai un pincement au cœur en réalisant que mon petit garçon grandit, et qu’il ne passera plus ses journées à la maison sous la surveillance de son père. Qui sait ce qu’il lui adviendra une fois en-dehors de la maison, lorsqu’il sera à l’école ou lorsqu’il voudra sortir pour jouer avec ses copains.
J’essaie de chasser ces pensées de mon esprit, résolue à ne pas gâcher ma soirée avec mes inquiétudes. Une fois Grégory habillé, je réveille doucement ma fille pour la préparer à son tour. Là où Grégory se laissait faire, Grace me donne du fil à retordre. Mademoiselle décide de ne pas se laisser faire, et se débat comme un diable lorsque j’essaie de lui mettre sa robe. Je fais mon possible pour ne pas perdre patience mais, en entendant les protestations de Grace, Cédric quitte la cuisine quelques instants pour me venir en aide avec notre fille. Lui aussi peine à habiller Grace, mais il finit par y arriver malgré la moue boudeuse de Grace qui n’est pas ravie de sa tenue. Cédric retourne ensuite en cuisine pour terminer de préparer le repas, ainsi que le dîner des enfants.
Les invités arrivent rapidement. D’abord Papa et Kalpita, puis Celian et Sarah, et enfin ma mère et Paul. Kalpita part rapidement donner un coup de main à Cédric dans la cuisine, tandis que Celian s’absente à l’étage pour changer Gabriel, qui a décidé de se rouler par terre devant la maison. Pendant ce temps-là, je donne à manger à Grégory et Grace, tout en discutant avec mon père et ma cousine.

Les enfants mangent vite et sont vite rejoint par leur cousin. Gabriel semble intimidé par le monde qui l’entoure et il est difficile de croire qu’il a été si surexcité à l’idée de venir ici qu’il a sauté partout pour finir par atterrir dans la terre. Lorsque nous avons découvert l’état de Gabriel, nous n’avons pu retenir un sourire amusé alors que Celian semblait excédé.
Mais une fois Gabriel changé, et aux côtés de ses cousins, il semble s’être calmé et Celian semble plus détendu.
Enfin, c’est le cas pour l’instant et il faut espérer que ça dure. Mais connaissant Grace et vu le regard que lui lance Grégory, j’ai comme un doute à ce sujet.

Avec toutes ces péripéties, plus les soucis en cuisine de Cédric qui a sous-estimé le temps de préparation du repas et brûlé sa première tentative de gâteau hamburger, il est tard lorsque nous passons enfin à table. L’ambiance se détend aussitôt et nous discutons tous ensemble joyeusement. Moi-même je parviens à souffler un peu, après cette longue journée de préparations pour célébrer dignement la Fête de l’Hiver. Être auprès de ma famille me réconforte et cela me fait plaisir qu’ils soient tous présents ce soir.
Le Père Hiver finit même par nous honorer de sa présence. Cédric l’accueille chaleureusement, et lui propose même un morceau de dinde, histoire de le faire patienter.
Étonnamment, les enfants ne prêtent aucune attention au Père Hiver. Moi qui pensais les voir surexcités à son arrivée, ils l’ignorent complètement. Ils s’amusent tous les trois et s’amusent à faire le spectacle en dansant -plus ou moins- en rythme de la musique. Grace s’en donne à cœur joie, suivi de son frère, tandis que Gabriel se montre plus réservé même si son large sourire ne cache pas son amusement.

N’ayant pas le temps de rester bien longtemps, le Père Hiver finit par déposer les cadeaux au pied du sapin avant de partir rendre visite aux autres enfants de la ville.
Bien qu’ils n’ont pas fait attention à la présence du Père Hiver, les enfants n’ignorent pas longtemps les cadeaux qui les attendent. Ils nous regardent avec des yeux implorant et nous leur promettons qu’ils pourront les ouvrir lorsque nous aurons fini de dîner.
Autant dire qu’ils sont infernales tant ils sont impatients. Nous finissons par les autoriser à ouvrir leurs cadeaux avant le dessert. Au moins, cela laisse le temps à Cédric de finir de préparer le gâteau d’anniversaire de Grégory, et ils seront ensuite plus calmes pour célébrer l’anniversaire.

D’autant plus qu’ils commencent à fatiguer. Les enfants bâillent et commencent à être irrités par la soirée qui s’éternise. Les pauvres n’ont pas l’habitude de veiller aussi tard, et Cédric essaie de se dépêcher dans la cuisine. Quant à nous, nous essayons de faire patienter les enfants. Grégory et Gabriel sont focalisés sur leurs nouveaux jouets, tandis que Grace se montre calme sur le canapé et se frotte les yeux.
-Et bien alors, on ne tient pas le choc ? S’en amuse Celian qui s’est assis à côté d’elle.
-Dodo !! Bâille Grace en toute réponse.
-Bientôt bientôt. Grégory va souffler ses bougies et tu pourras aller au lit, promis ! Tu n’es pas contente de fêter l’anniversaire de ton frère ?
-Boh, y sera grand. Lui répond-t-elle avec une moue boudeuse.
-Oui, il sera plus grand mais il reste ton frère et il continuera à jouer avec toi. Lui assure Celian avec le sourire. Et puis, toi aussi tu vas grandir.
-Ouiiiii !! S’enthousiasme-t-elle avec un grand sourire.

Cédric termine rapidement la préparation du gâteau, et nous installons ensemble les bougies. Sitôt prêt, nous nous rendons ensemble dans le salon tout en commençant à chanter « Joyeux anniversaire », aussitôt suivi par l’ensemble de la famille. Grégory observe le gâteau avec des yeux brillant de gourmandise. Mais, avant qu’il ne tende un doigt pour essayer de goûter le gâteau, je le prends dans mes bras pour l’approcher des bougies. Je lui indique alors qu’il faut souffler tout en mimant le geste, ce qu’il fait sans attendre pour éteindre ses bougies.
Tout le monde s’enthousiasme et célèbre l’anniversaire de Grégory en lançant des confettis. Je souris en voyant tout le monde aussi heureux. J’ai beau m’inquiéter de ce qui arrivera à Grégory une fois en-dehors de la maison, ce moment me rappelle que son anniversaire est avant tout un moment heureux. Car il n’y a rien de plus beau que le sourire de mon fils alors qu’il devient un enfant.

Nous commençons à servir le gâteau alors que Grégory se change pour enfiler des vêtements à sa taille. Il arbore également des lunettes, acheter exprès pour l’occasion, alors que nous avons remarqué il y a quelques temps qu’il commençait à plisser des yeux pour voir de loin. Après une visite chez l’ophtalmologue, le verdict est tombé : Grégory a hérité de la myopie de son père. Maintenant qu’il est grand, et que nous sommes à peu près sûrs qu’il ne va pas casser ses lunettes à la première occasion, il n’a pas d’autre choix que de les porter.
Je vois Grace observer son frère qui remercie tout le monde; Elle semble impressionnée. Jusqu’à présent, il faisait la même taille, et voilà qu’il est beaucoup plus grand qu’elle. Gabriel danse à côté d’elle, mais elle n’ose pas se joindre à lui.
Une fois que Grégory a dit merci à tout le monde, il va voir sa petite sœur pour la prendre dans ses bras.
-Bon anniv’. Marmonne-t-elle alors sans lâcher son frère.
-Merci Gracie. Tu viens, on va jouer avec Gaby ? Lui propose-t-il ensuite le plus naturellement du monde, comme si rien n’avait changé.
-Ouiiii !! S’exclame-t-elle joyeusement, ravi de voir de ses propres yeux que son frère veut toujours jouer avec elle.

Génération Jaune – Génération 3 – Chapitre 27

Grace est un bébé plus bruyant et qui demande plus d’attention que Grégory au même âge. Elle pleure plus souvent et se fait régulièrement entendre dès que nous sortons de sa chambre.
C’est éprouvant pour moi, de l’entendre pleurer ainsi. Je prends sur moi pour m’occuper d’elle autant que je me suis occupée de Grégory, mais je me surprends à regretter qu’elle ne soit pas aussi calme que son frère. Je m’en veux de la comparer ainsi à son aîné, alors que je sais bien que chaque enfant est différent, mais c’est plus fort que moi. Alors, quand cela fait longtemps que Grace pleure, Cédric prend le relais, et fait son possible pour me soulager tout en essayant de me rassurer.
D’autant plus que mon état psychologique joue beaucoup sur ma patience.
Je travaille beaucoup là-dessus, lors de mes rendez-vous avec mon psychologue. Sans surprise, il estime que je ne dois pas reprendre le travail dans l’immédiat. Malgré que j’aime mon travail et que l’espace soit ma passion, je suis d’accord avec lui. Ma famille est ma priorité et si je ne suis pas capable de m’occuper sereinement de ma fille, et de ne pas m’inquiéter à chaque fois qu’elle se met à pleurer pour la énième fois dans la journée, comme je pouvais le faire avec Grégory, je ne vois pas comment je pourrai retourner au travail dans des conditions optimales.

Néanmoins, j’essaie de ne pas me laisser aller non plus. Je ne me sens pas capable d’aller au travail pour le moment, mais cela ne veut pas dire que je ne souhaite pas rester suffisamment en forme pour pouvoir reprendre correctement le travail au moment venu.
Alors, j’ai repris le sport. Je dois avouer que cela me fait du bien de revêtir de nouveau ma tenue de sport et mes baskets, et de courir sur mon tapis de course. Je n’aurais pas cru que cela puisse me faire autant de bien, mais mes séances de sport sont de véritables bouffées d’air frais.

-Ca va ta reprise du sport ? Cela ne te fatigue pas trop ? M’interroge Cédric durant le déjeuner, alors que je viens de le rejoindre à table après avoir couru. Il ne veut pas que j’en fasse trop, mais je vois bien que cela lui fait plaisir de constater que je me reprends en main. Il sait que c’est important pour moi et si je recommence mes activités habituelles, c’est le signe que je commence, doucement mais sûrement, à remonter la pente.
-Ca va, ne t’en fais pas. Le rassuré-je avec un sourire. Cela me fait du bien de m’activer et ne pas ressasser dans mon coin.
-Bon, tant mieux alors.

-Grégory est levé ? Lui demandé-je alors qu’il dormait encore quand j’ai commencé à courir. Il a décidé de faire la grasse matinée ce matin.
-Oui, il joue un peu sur la tablette. Me confirme Cédric. Je lui donnerai son bain après mangé.
J’acquiesce en hochant la tête tandis que j’entends Grégory rire face à son jeu. Il est plus serein depuis la naissance de Grace. Lui qui regardait sa petite sœur d’un œil méfiant, et qui était inquiet face à la situation, il a retrouvé sa bonne humeur habituelle. Il fait moins de colère et offre de beaux sourires à tout le monde. Lorsque nous nous occupons de Grace, il vient régulièrement nous voir pour nous observer avec curiosité. Il lui parle beaucoup aussi, pour lui raconter sa journée et lui parler de ses jeux et dessins animés préférés. Bien sûr, elle ne peut pas encore lui répondre, mais cela ne l’empêche pas de se montrer bavard avec sa petite-sœur.

Depuis l’accident, notre vie de couple a été mis à mal avec Cédric. Il faisait son possible pour que je me sente mieux, en faisant tout pour me soutenir du mieux qu’il pouvait, mais les élans romantiques n’étaient plus d’actualité. Même une fois remise physiquement.
Je n’avais pas la tête à cela. Mon esprit était bien trop perturbé et occupé pour laisser la place à d’autres considérations romantiques, et nos rapports s’arrêtaient à de simples étreintes platoniques.
Cédric ne se plaignait pas de la situation, comprenant parfaitement qu’il me fallait du temps pour me remettre de mon accident. Il se montrait tendre envers moi, mais jamais plus, comme s’il attendait patiemment que je vienne vers lui lorsque je serai prête.
Puis, au fil des semaines et des séances avec mon psychologue, je commence à me sentir mieux. Au fil du temps, je me rends compte que notre intimité me manque. Ces moments à nous, qui n’appartiennent qu’à nous, me manquent.
C’est ainsi que, doucement, nous retrouvons une vie de couple normale, que nous nous retrouvons, tous les deux.

Parallèlement, je parviens également à mieux m’occuper de ma fille. Je culpabilise toujours pour ce qui s’est passé, mais je parviens à mieux gérer ma culpabilité. Mon psychologue juge qu’il ne faut pas que je lutte contre ce sentiment, car je ne peux pas me forcer à ne plus ressentir un sentiment. Il m’aide à mieux vivre avec, à le gérer pour éviter que cela influe trop sur ma vie. Ma culpabilité ne doit pas m’empêcher d’avancer, de profiter de la vie et surtout, de m’occuper de ma fille.
Alors, avec du temps et du travail sur moi-même, je parviens à profiter des moments que je passe avec Grace. Je me sens moins irritée quand elle pleure et que je ne parviens pas à la calmer. Je m’inquiète moins aussi, même si mon inquiétude ne disparaît pas complètement. J’essaie de ne pas penser à ce qui pourrait lui arriver, et je profite de chaque instant que je passe avec elle.

Si je me sens mieux de manière générale, je ne suis toujours pas apte à reprendre le travail… Ni même à m’approcher de ma fusée. Je n’ai pas travaillé dessus depuis mon accident et je ne m’en sens toujours pas capable. J’avoue avoir essayé pourtant, de prendre mes outils et d’aller devant ma fusée. Mais je suis incapable de faire quoique ce soit d’autres. Je reste plantée devant, sans savoir quoi faire, sans savoir par où commencer. Je fais un blocage alors que j’aime tellement ça l’améliorer pour qu’elle soit apte à voler en toute sécurité. Je ressens toujours cette excitation à l’idée de pouvoir m’envoler dans ma fusée… Mais malgré cela, je n’arrive pas à toucher à ma fusée, c’est plus fort que moi …

Alors, en attendant d’avoir le déclic et d’être de nouveau capable de travailler sur ma fusée, j’essaie de ne pas perdre la main et je bricole dans mon atelier. La Fête de l’Hiver approche à grand pas, alors je fais des sculptures en bois pour les offrir à mes parents. Cela a l’avantage de m’occuper l’esprit et de travailler ma créativité.
Et puis, en plus de continuer à exercer mes talents en bricolage, je sais que mes sculptures plairont à mes parents. Au moins, je ne passe pas du temps dans mon atelier pour rien.
Tout se passe bien ? M’interroge Cédric en venant me voir dans ma cabane.
-Pour l’instant ça va. J’espère réussir à obtenir ce que je veux et que cela plaira à Maman et Paul.
-J’ai déjà vu tes sculptures chez ta mère, tu es douée. Et rien que le fait que tu fasses ça toi-même, ça leur fera plaisir.
-Certes… mais cela fait longtemps que je n’en ai pas fait…
-C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Me rassure-t-il en déposant un b.aiser sur ma joue.

L’approche de la Fête de l’Hiver enchante les enfants. Grégory parle du Père Hiver avec des étoiles plein les yeux, et Grace se montre tout aussi enthousiaste.
Lorsqu’ils jouent ensemble, nous ne les tenons plus. Enfin, encore moins que d’habitude.
Maintenant que Grace a grandi et qu’elle est capable de marcher et de jouer avec son frère, elle et Grégory sont maintenant inséparables. Grace fait son possible pour suivre le rythme de son frère, mais ses pas sont moins assurés et elle a moins d’aisance pour marcher, si bien qu’elle manque bien souvent de tomber.

-Aaah ! Vé tomber ! S’exclame Grace en trébuchant, avant de finir à genoux par terre.
-Ca va Grace ? L’interroge aussitôt Grégory avant de s’approcher de sa sœur pour l’aider à se relever.
-Bobo !! Commence-t-elle à grimacer, prête à pleurer, alors que Grégory l’aide à s’asseoir sur la banquette.

Pour l’empêcher de commencer à pleurer, et alerter notre attention, Grégory ne tarde pas à s’amuser à faire le pitre. C’est son activité préféré depuis que Grace réagit à ses pitreries. Dès qu’elle menace de se mettre à crier ou à pleurer, il ne tarde pas à lui offrir ses plus belles grimaces et à faire des bruits étranges. Et cela ne loupe pas, Grace se met aussitôt à rire et lui réclame de continuer. Par moment, je la soupçonne de faire semblant de pleurer, juste pour que son frère se donne en spectacle.
C’est discutable, mais ils sont tellement mignons tous les deux que nous ne pouvons pas lui en vouloir de faire en sorte que son frère fasse le clown. Cédric dit même, avec amusement, que c’est le signe que Grace est loin d’être bête.

Si Grégory n’était pas ravi de découvrir qu’il avait une petite sœur, et non un petit-frère, ce n’est absolument plus le cas aujourd’hui. Il adore jouer avec elle, et partage ses jouets sans le moindre problème. Il accepte même de jouer à la poupée avec elle, alors que ce n’est pas spécialement son activité favorite à la base. Il prête même sa tablette à sa sœur et lui montre comment jouer à certains jeux qui sont dessus.
Quant à Grace, elle ne lâche pas son frère d’une semelle. Tout ce qu’il fait, elle le fait aussi. Elle s’amuse à le prendre en exemple, et cela me touche de voir toute l’admiration qu’elle a pour lui dans son regard, et de la voir lui réclamer un câlin.
Autant dire qu’avec Cédric, nous gardons un œil sur eux. Car si Grégory se met à faire des bêtises, nul doute que Grace s’empressera à les reproduire.